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Les adolescentes se sentent obligées d'adopter des postures trop sexy pour leur âge sur les réseaux sociaux.
Les adolescentes se sentent obligées d'adopter des postures trop sexy pour leur âge sur les réseaux sociaux.
©Reuters

Pression numérique

Génération narcissexe : comment la surexposition de leur image sur les réseaux sociaux en vient à empoisonner la vie amoureuse des jeunes filles d’aujourd’hui

Deux études américaines viennent de démontrer le rôle très négatif des nouvelles technologies sur la sexualité des jeunes filles, qui se voient dans l'obligation de se sexualiser comme des femmes expérimentées.

Frédéric Six

Frédéric Six

Sexologue et Thérapeute en Hypnose

Président de la Société des Sexologues Universitaires de Belgique (SSUB)
Membre des praticiens certifiés en Thérapie Brève du Trauma
Membre des praticiens dans l'équipe Sexopositive
 
Chroniqueur "Intime" en 2014 et 2015 dans l'émission des Sexperts sur la DH Radio
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Atlantico :  Selon deux nouvelles études américaines (voir ici), l'omniprésence des réseaux sociaux numériques dans le quotidien des adolescentes entraîne une hyperconscience de leur image de femme sexualisée. Comment réagissent-elles face à cette pression constante du regard social ?

 

Frédéric Six : Déjà dans tous les magazines à destination des adolescents, on voit beaucoup de discours concernant cette façon de se présenter, de se mettre en valeur. L'utilisation à outrance d'images de femmes magnifiées, souvent par modification artificielle comme avec le logiciel Photoshop (cette pratique s'est généralisée). C'est aussi liée à la demande des garçons, qui valorisent cette image de la femme très sexy. La nécessité de l'attrait, qui parfois est poussé jusqu'à l'aguicheur, créé une compétition dans la fille elle-même. Face à l'image que véhicule les médias, la jeune femme doit affronter la pression du groupe qui la pousse à être attractive. Il y a le risque des moqueries qui joue énormément. S'habiller d'une certain manière en décalage peut entraîner des brimades difficile à supporter. Rentrer dans le cadre quand ce cadre est hypersexualisé devient alors une nécessité difficile mais en même temps socialement apaisante.

La pression de l'apparence physique est conséquente.

 

On constate qu'un autre facteur chez les jeunes femmes importe de plus en plus dans la définition et l'apprentissage de cette identité sexuelle : la pornographie. Quel rapport entretient aujourd'hui la jeune fille à ces médias que l'on pourrait considérer plus destiné aux garçons ?

 

Dans le processus d'hypersexualisation de la jeunesse, le porno joue un rôle très important. Cela se vérifie évidemment chez les jeunes garçons, mais aussi chez les jeunes filles aujourd'hui. Cet accès rapide et facilement trouvable pour ces jeunes suréquipés en moyen de navigation sur le net encourage cette fréquentation dès le plus jeune âge. D'autant plus que les jeunes gens sont particulièrement habitués à consommer de courte vidéo, c'est la génération Youtube.

 

Dans les milieux familiaux, et encore plus à l'école, on sait qu'il est très compliqué de parler de sexualité. Les cadres d'expression sont souvent limités ou encore totalement freiné par l'importance d'une certaine pression du groupe avec lequel la question est abordé (le regard des parents, la classe ou l'instituteur est vécu souvent comme pesant). Il faut bien noter que quand elle est abordée, la sexualité est le plus souvent abordée sous l'angle de la peur. On demande de faire attention aux maladies sexuellement transmissibles, on demande de se protéger, on prévient contre les conséquences sociales et médicales d'une sexualité inconsciente et irresponsable... On éduque sans expliquer l'importance de l'émotion dans cette sexualité, c'est-à-dire des enjeux affectifs que cela peut entraîner. La pornographie devient un modèle éducateur sans ces enjeux là, et en plus permet une figuration anatomique complexe et diverse. On apprend que l'on peut faire l'amour à plusieurs, dans des positions différentes, avec des rapports de force différents, avec des pratiques moins évidentes, comme par exemple l'éjaculation faciale. L'éjaculation faciale, qui n'était pas un lieu commun devient ainsi un lieu commun, car tout le monde en parle.

 

Je pars du principe que ce genre de pratique un peu plus déviante peut être effectuée à partir du moment où les partenaires sexuels sont d'accord. A partir du moment où la femme (ou l'homme d'ailleurs) se sent obligée de faire tel ou telle chose parce que c'est ainsi dans un film pornographique, il y a un problème. Car dans la sexualité, il ne faut jamais se forcer, c'est un motif de peur et de déstabilisation, surtout chez les jeunes filles qui découvre cela de plus en plus jeune et n'ont pas la maturité pour prendre du recul sur ces questions. Le dégoût profond qui peut apparaître peut être destructeur, d'autant plus quand il a été fait par affection pour ne pas déplaire au petit ami et donc essayer de coller avec les critères affirmés par une génération nourrie à une pornographie très libérée.

 

La jeune femme qui est en construction se voit dans l'obligation de se sexualiser comme une femme expérimentée à des âges peu élevés. Ce processus est-il subi ? En quoi les réseaux sociaux jouent-ils un rôle déterminant dans ce processus ?

 

Les jeunes filles cherchent généralement à trouver un prince charmant, qui les serviraient et pratiqueraient une sexualité très idéalisée. Face à l'émergence d'une sexualité très mature dès les débuts, il y a en effet une déstabilisation, et une recherche consécutive de normes. C'est a posteriori que les femmes regardent leur jeunesse aujourd'hui en observant qu'elles ont parfois eu des relations sexuelles en dehors de leur propre désir par simple pression. Et donc parfois par pression appliquée par leur propre vision de la sexualité déformée par le visionnage de pornographie.

 

Comment débrancher les jeunes filles de ce genre de modèles sociaux relayés par internet aujourd'hui ?

 

Il existe un excellent livre sur ce sujet que je tiens à recommander. Il s'agit d'Ados, amour, sexualité du docteur Sylvain Mimoun. C'est un livre très bien fait qui donne à des enfants, ados et pré-ados des informations à leur niveau sur leur propre sexualité. Cela donne des repères dans la façon d'envisager la relation sexuelle. Il s'agit de trouver l'information judicieuse et juste et surtout de sortir de la spirale de compétition et de désinformation que constitue les cours de récréation ou le chats sur internet. Et bien sur du porno.

Introduire une lecture scientifique quelque peu vulgarisée est essentiel. Les parents doivent transmettre ce genre de savoir quand ils se rendent compte que leur enfant n'en est plus totalement un. Et cela demande de bien observer que l'enfant se pose ces questions souvent plus jeune que l'on pense. Ça bouillonne dans leur tête.

 

L'autre possibilité est de parler. C'est difficile, mais trouver une personne de confiance pour exprimer ces questions là est essentiel. Cela doit être un proche, quelqu'un dont la jeune fille ne doit pas avoir peur. Parfois cela peut être un parent, même si c'est évidemment difficile, car le sujet est bien souvent tabou. Sinon, cela peut être le partenaire sexuel. Si cela peut enlever l'imprévu romantique du rapport sexuel, cela rassurera de dire quels sont les limites que l'on veut se donner. C'est à l'opposé du sans limite un peu frondeur et irresponsable que propose la pornographie et la compétition sociale juvénile en la matière. Ainsi, une sexualité plus apaisée est envisageable.

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