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Florence Delay a publié "Un été à Miradour" chez Gallimard, en mars 2021.
Florence Delay a publié "Un été à Miradour" chez Gallimard, en mars 2021.
©Francesca Mantovani © Editions Gallimard

Atlantico Litterati

Florence Delay :  figures d’été, ou  l’éternelle jeunesse du passé

Prix Femina pour « Riche et légère » (Folio/Gallimard 1983), Prix Mauriac pour « Etxemendi »  (Gallimard 1990)»,  Grand prix du Roman de la ville de Paris pour « Dit Nerval », élue à l’Académie française en 2001- au fauteuil de Jean Guitton, Florence Delay publia en mars 2021 : « Un été à Miradour » (Gallimard). Compression de vrais et faux souvenirs, ce conte estival immortalise la tendresse des étés partagés. Les maisons de famille portent bien leur nom. La littérature va très bien.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. 

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«Il y a des livres qui (..)convoquent les images que la mémoire a préservées, bien que l’imagination les transforme sans cesse, jusqu’à ce qu’elles deviennent des rêves », déclara l’académicien Hector Bianciotti (1930-2012 ) lors du discours de réception de Florence Delay à l’Académie française, le 15 novembre 2001. Ce pourrait être  le résumé d’ « Un été à Miradour » (Gallimard). Entre rêve et réalité,  l’invention de souvenirs vrais. Le savant assemblage  des beaux étés en famille, non loin d’Hossegor, quand  tout le monde, proches et amis, était vivant. Florence Delay approfondit  une narration  « laconique et aérienne » . «  Bains de soleil sur la terrasse, lectures à l’ombre, balades dans la propriété, les après-midi, on flâne. »Et pour dire cette joie partagée, ces étés en famille, la romancière réinvente aimés et aimants, scrutant avec tendresse les rituels de chacun des membres de cette famille pas comme les autres (celle qu’elle invente pour mieux dire les Delay.) Enchanté, le lecteur se voit propulsé dans une fiction procédant par fragments ( on pense à Barthes, Blanchot, Quignard). «  La densité des fragments, variablement calculée et obtenue, n’étouffe pas puisque l’auteur a prévu les blancs qui allègent cette éventuelle densité. Ces blancs jouent sur le sens, l’induisant», souligne  l’écrivain Patrick Kechichian dans «  Études ». 

« Les jours de la Mer Sauvage, le déjeuner est exceptionnellement reporté à l’heure dite « espagnole ». Le récit  s’élève mine de rien vers la fiction, si bien que le sens profond de la saynète surgit à point nommé parmi les descriptions paisibles pour nous  atteindre de plein fouet.  Il s’agit toujours de souvenirs romancés ( comme souvent chez Florence Delay )  et d’étés révolus. « Maman mettait plus d’une heure pour aller de notre villa à la cathédrale qui est à deux pas car elle s’arrêtait à chaque connaissance,  faisait un brin de causette, s’enquérait de sa santé, de celle de ses proches, et comment va votre petit  François ? » Nous suivons le guide parmi les chers visages et  beaux  rivages d’Hossegor. Unité de lieu, patchwork de moments disparates,  gros plans de proches disparus. « Aujourd’hui Monsieur a de grandes choses à accomplir », disait  Albert frappant à la porte de Paul avec le plateau du petit déjeuner, et citant le valet de Saint-Simon éveillant son maître. »

« Life is a theater, every one plays his part» disait Shakespeare. La photographie  des acteurs jaunit ( ici  la famille de Jean Delay -1907-1987),les visages se figent, les costumes datent. Le roman  parcellaire préserve par contraste un présent absolu . Par sa retenue même (sa pudeur ) et sa force évocatrice, ce récit  succinct nous met parfois les larmes aux yeux. Et de même que Malagar semble pour toujours le lieu géométrique de François Mauriac et de sa famille, Florence Delay transforme  les étés de Miradour en une sorte de métaphore incarnant  la lignée des siens (professeurs de médecine et psychiatres renommés).

«  Dans toutes les familles, il est de petites phrases qui reviennent lorsqu’on les attend le moins, petits sésames ouvrant les portes du passé. ».Nous découvrons Marianne ( la narratrice et Octave, son compagnon ) ; Paul, père de cette famille,  essayiste et neurologue; Madeleine -la mère –  dite« Madelou »-, lit l’Évangile du jour et traduit Hölderlin ; et puis il y a Rose la sœur, Nénette une amie, les visiteurs.Pompidou règne. Le talent de l’auteure donne à chaque page son poids de vécu et le grandcharme des  fables inventées : ainsi la mort du teckel Capucine que nous avions connu heureux à Miradour. Il sera anesthésié. Capucine, ce teckel-femelle que chérit Madelou. Amour réciproque. L’un des meilleurs moments du roman : un amour irriguant les pages du journal et le cœur de « Maman ». La journée ensoleillée, la gaieté, l’amour  et l’été  meurent d’un seul coup avec la petite chienne.

« Je trouve que j’ai baissé terriblement dans ma propre estime en devenant unE auteurE. Tout mon espoir de lycéenne, au lycée Jean de la Fontaine à Paris, c’était de devenir un écrivain, pas une écrivainE. Devenir un auteur dramatique, pas une dramaturge», déclara  -courageusement- Florence Delay lors d’une interview pour France- Culture.

Aussi brillante que légère, et d’une gaieté fondée sur la politesse,  craignant ( comme Sagan) d’appartenir au clan- redoutable- des « insistants », Florence Delay  ne démontre jamais, ne s’acharnant guère. Au contraire. Sa phrase déploie des trésors de  légèreté et de douceurs. Plus c’est important, moins elle dramatise. Elle ne stagne pas, mais file. Concernant sa voix d’écrivain, elle a des légèretés aériennes, volant vers les aires supérieures ; on peut à peine la suivre, elle est déjà loin de ce qu’elle vient de nous dire.  « Un été à Miradour » lui ressemble : subtil, il court entre ses propres pages, circulant à la vitesse du son et /ou de la lumière des étés d’Hossegor. Avec le temps, l’effacement  menace tout un chacun, même à Miradour.

Lorsqu’il s’est agi de choisir un auteur et un titre  parmi  les meilleures parutions de l’année pour réparer un silence particulièrement injuste et enrichir la dernière rubrique d’Atlantico/ Litterati avant l’été, « Un été à Miradour » s’est imposé . Ce   conte estival ( compression  de plusieurs étés envolés)  ravira les amateurs de littérature. Chez Florence Delay, comme l’énonçait si bien Hector Bianciotti :«  Les  mots tissent la plus délicate des étoffes, au son d’une musique ténue et lointaine de clavecin ».On se sourit, on recopie les trois dernières strophes d’un poème de Hölderlin intitulé « Fantaisie », les plages sont désertes, les petits déjeuners servis sur la terrasse, mais la vie est fragile dans les villas du bord de mer comme ailleurs : le mal court, les êtres chers vont et viennent . Soudain,   l’être aimé sort du champ.

Florence Delay : le regard  de l’artiste, qui, par définition,  perçoit et aperçoit ce que les autres ne voient pas. Même les paysages disparaissent, les plages sont détruites mine de rien. « Ma plage préférée aujourd’hui, n’existe plus ».

L’esprit et la grâce,  l’apparente légèreté   d’un(e) auteur(e) dissimulant cette profondeur sacrée  qu’incarne la littérature :  « Sans compter que, lorsqu’on le relit, le roman se modifie, comme un polyèdre qui, en tournant, dévoile une autre face, parfois un mystère. Comme un tableau, une musique, une architecture »… « La jeunesse a la vie dure, elle revient », conclut Florence Delay. C’est beau.                                                         

Annick GEILLE

EXTRAIT

L’été, à Miradour, Adamo a le sang qui bout

« Il n’était pas rare le matin, dans le corridor du premier, d’entendre Serge Lama se plaindre qu’il ne rêve plus, qu’il ne fume plus, qu’il est sale et laid dès qu’elle n’est pas là, avant de hurler qu’il est malaDE, en accentuant le e muet, pire, com-plè-te-ment malad-DE, et Claude François se plaindre en sautillant qu’il n’est pas aimé, qu’il est mal aimé puisque personne ne cherche à comprendre  le désespoir qui est au fond de lui… C’est que Marcel – le copain et confident de Charlie, héros du roman en cours- est un fan de chanson française. Il a coutume d’illustrer les états-d ’âme de son ami, amoureux fou d’Adèle, par les paroles qu’il connaît par cœur destinées à le réconforter, à lui faire entendre qu’il n’est pas seul au monde à souffrir, à lui conseiller de suivre Ringo, de dire à cette fille qu’elle est trop fragile, trop belle pour rester seule, qu’elle ne vit sa vie qu’à moitié, bref à s’ exprimer avec lyrisme, que diable ! Marianne passe et repasse le répertoire sur un vieux gramophone pour se replonger dans l’atmosphère de son roman, assez éloignée de celle régnant dans la famille… puisqu’il se déroule dans le milieu de la confection, au Sentier, un quartier de Paris. Sa thèse, ou son propos, est que la fin’amor, la plus fine, la plus profonde des conceptions de l’amour, n’est pas une utopie de troubadours cantonnée aux cours  et aux châteaux d’antan, qu’elle peut se réanimer n’importe où, pour n’importe quelle dame, dans la sincérité d’un cœur. D’où cinq chapitres qui suivent les étapes de l’amour courtois : regards, baisers,vision,congé, récompense. Elle en est  au dernier, celui où Charlie, après un long service, obtient enfin sa récompense, le gran joi,la joie de jouir en l’aimée.

On est en Août, il fait de plus en plus chaud. L’été l’été l’été Salvatore Adamo est de plus en plus fououou… l’été l’été l’été il a le sang qui bououout…L’été il est plus que jamais italiano-O !Quand passe la chanson d’Adamo même le sage Claudio lambine dans le corridor et entonne Italiano O O sole mio ! en songeant à la fille qu’il aime. Albert,  plus accoutumé  d’entendre à Paris, quand vient Madame, du Ravel et du Monteverdi, ne comprend pas ce qui se passe.

Le petit déjeuner, moment favori d’Octave, dernier levé, lui est servi sur un plateau dans son lit. Près d’une cafetière pleine à ras-bord, Albert a disposé selon son humeur des toasts enveloppés d’une serviette blanche pour rester chauds, des coquilles de beurre, un pot de confiture rouge, ou bien un matzah brei, galette d’œuf et de pain azyme » .

Copyright  Florence Delay de l’Académie française/ «  Un été à Miradour »/Gallimard.

Crédit Photo de la Une de l'article : Francesca Mantovani © Editions Gallimard. 

A LIRE AUSSI 

Les oiseaux battent de l’aile : solutions pour « rendre au ciel ce qui lui appartient »

« Chaque oiseau a la couleur de son cri », disait l’écrivain mauricien Malcolm de Chazal (cf.« Sens Plastique » -superbe texte composé de  fragments poétiques et  d’aphorismes,  préfacé par Jean Paulhan).Entre la chasse,  une certaine agriculture, la  bétonisation empêchant la reproduction-,  la prolifération des éoliennes et  le carnage accompli chaque jour sous nos yeux - ou presque- par des millions de chats domestiques, la plupart des espèces d’oiseaux sont en chute libre partout sur la planète. Attention : nous atteignons le point de non-retour. Nous pouvons tous faire quelque chose pour inverser ces courbes alarmantes et alarmistes, mais quand et quoi au juste ?

Deux  ouvrages se distinguent temps-ci  parmi tous ceux récemment publiés  pour nous aider à venir -en connaissance de cause (S)- au secours des oiseaux. Le premier est un excellent « roman graphique », c’est-à-dire une BD  innovante mettant en scène - par le texte et l’image- le roman-vrai de la vie quotidienne des martinets, ces oiseaux inouïs,  qui ont la particularité de dormir … en volant. «Les martinets sont les plus extraordinaires des  êtres volants ; détenteurs du record de vitesse  en vol battu parmi les oiseaux, à environ 115 KLM/H en piqué, ils peuvent atteindre 220 KLM/H,  dépassés par  le seul  faucon pèlerin avec ses 300 KLM/H . Leurs évolutions  sublimes en vol  sont d’une part dues à la maniabilité de leurs ailes , dont l’extrémité dépasse largement celle de la queue. D’autre part, leurs rémiges primaires sont jusqu’à trois fois plus longues que les secondaires, alors  que chez les hirondelles, elles ne sont que le double. Profondément enfoncés derrière de proéminentes arcades sourcilières, les yeux sont protégés à grande vitesse, comme si les martinets portaient des lunettes de pilote. Si bien que les performances aérodynamiques du martinet  et ses acrobaties à couper le souffle ont inspiré les scientifiques et les artiste du monde entier, plus que celles de tout autre oiseau ». Et encore : « Les rémiges sont les plumes les plus importantes pour un oiseau, puisque ce sont celles qui sont destinées à la «  portance » comme on dit en jargon aéronautique. Autrement dit, elles soutiennent l’oiseau en vol. Bien que très petite, l’aile  revêt aussi une fonction aérodynamique primordiale en contrôlant le vol au moment du décollage ou de l’atterrissage, tandis que les autres plumes de l’aile ont principalement une fonction de couverture. » Et enfin : « L’une des caractéristiques des martinets est l’absence totale de dimorphisme sexuel, c’est-à-dire  de ces différences morphologiques ou chromatiques qui permettent de reconnaître un mâle d’une femelle etc.etc. »

Les dessins et une bonne technique narrative nous  livrent toutes sortes d’informations passionnantes sur les martinets et surtout, la meilleure façon de les aider en 2021

Conclusion = « Il faut vite faire en sorte que maisons, immeubles et monuments des villes puissent accueillir leurs nids, ce qui  n’est plus le cas aujourd’hui. Une condition essentielle pour la survie de l’espèce ».

« Les martinets se cachent pour dormir » par Franco Sacchetti (textes et dessins)  -Salamandre/Éditions de la Girafe)/18 euros

Second ouvrage  publié récemment et présentant l’avantage de nous donner les clefs et codes ( fort simples) du bon usage  afin de venir au secours de  toutes sortes d’espèces oiseaux, tant en Europe qu’ailleurs  :« Le parti pris des oiseaux » ( Les éditions Noir sur Blanc) est un essai remarquable signé par un connaisseur-professionnel-, le polonais Stanilaw  Lubienski.  Le roman graphique sur les martinets des villes est à offrir à tous les enfants et adolescents de votre entourage  dès cet été, cet essai vous informe parfaitement  du pourquoi  et du comment vous pouvez et devez réagir vu les chiffres catastrophiques  de la disparition des espèces,  avec des solutions simples et toutes sortes d’informations sur tout ce que nous pouvons faire dès demain. Passionnant.

Extrait

Un collier à clochettes pour tous les chats

« Les oiseaux ne meurent pas uniquement sous les balles des chasseurs. La plupart sont victimes de la civilisation au sens large du terme. Aux États-Unis, les chasseurs tuent chaque année quinze millions d’oiseaux. C’est beaucoup, mais à la lumière des données de l’American Bird Conservancy, c’est à peine le sommet de l’iceberg. En fait, la principale menace venant de l’homme, ce sont les chats domestiques. Sur le territoire des États-Unis, c’est chaque année entre un milliard et demi et plus de trois milliards  et demi d’oiseaux qui sont tués par ces animaux vaquant en liberté ! Cela signifie que chaque chat américain a sur la conscience la mort de plusieurs dizaines d’oiseaux par an. Or, il existe un moyen facile  d’empêcher ce désastre. Le remède le plus efficace, c’est bien sûr, de garder son ou ses chats, mais en lui accrochant  autour du cou un collier muni d’une clochette on peut sauver cinquante et un pour cent des oiseaux !

Une étude menée par des scientifiques de l’université d’Exeter montre qu’en Europe, la population des oiseaux s’est réduite de quatre-  cent- vingt -et- un millions d’individus entre  1980 et 2009. Vingt-cinq pays de l’Union Européenne sont affectés par cette chute drastique des espèces les plus connues telles que le Moineau, l’Étourneau -sansonnet, et l’Alouette, ce qui montre la dégradation brutale des environnements et conditions de vie ou de reproduction.(…)

Il est dix heures du matin et j’observe un aulne dans lequel nichent l’un des quelques couples  polonais de l’Aigle criard. A une dizaine de kilomètres au -delà de la forêt, scintillent les hélices argentées d’un parc éolien. Le tueur en série des rapaces planeurs attend sa prochaine victime ».

Copyright « Le parti pris des oiseaux » /Stanislaw Lubienski/Les  Éditions Noir sur Blanc/19 euros

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