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Journal de Cannes : Le grand soir contre La part des anges, le match franco-britannique du film social
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Ken Loach vs Groland

Journal de Cannes : Le grand soir contre La part des anges, le match franco-britannique du film social

Malgré leurs thèmes - errance de deux marginaux chez Benoît Délépine et Gustave Kervern, découverte de l'art du whisky par un chômeur chez Ken Loach - les deux films en compétition se veulent des contes comiques. Ici, aux détours de blagues salaces, le social n'est jamais loin.

Clément  Bosqué et Victoria Rivemale

Clément Bosqué et Victoria Rivemale

Clément Bosqué réfléchit aujourd'hui sur les problématiques de l'action publique, dans le domaine des relations internationales et de la santé. Diplômé de littérature et agrégé d'anglais, il écrit sur le blog letrebuchet.c.la sur l'art, la société et l'homme.

Victoria Rivemale est diplômée en Lettres.

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Le film de Délépine et Kervern est présenté comme une célébration du « hors-la-norme ». Déterminés à donner des gages de leur sale-gosserie, les humoristes de Groland ont fait mine de saccager le comptoir du « photocall ».

Les deux héros du film Le Grand soir sont frères. L’un est un « punk à chien », l’autre vendeur de matelas. Ce dernier perd son travail et rejoint le premier dans son errance marginale. Le film se déroule entièrement dans une zone commerciale dans laquelle les deux êtres errent, solitaires, entre les supermarchés et les fast-foods, causant quelques dégâts ; leurs uniques interlocuteurs sont des individus silencieux, automatisés par la consommation, qui ne pensent qu’à remplir le coffre de leur voiture.

Leur désir de mener une vie « hors-normes » est certes tourné en dérision, puisqu’il s’agit d’une comédie. Pourtant, on sent nettement que les réalisateurs grolandais restent obnubilés par le fantôme de la subversion à tout prix (synonyme d’une vie libre…) qui avait remué si fort les années 70 et 80 (Hara-Kiri, le professeur Choron, Charlie Hebdo à ses débuts, autant de choses dont les animateurs de Groland sont les héritiers).

Inutile de s’appesantir sur l’étrangeté qu’il y a à venir présenter leur éloge de la subversion à Cannes, qui représente l’establishment culturel. C’est que de nos jours la subversion ne s’appuie plus sur une rectitude, une pureté idéologique ou sur un systématisme droit ; à l’inverse, elle ruse et bricole. Un rigoureux banquier peut bien être métalleuxle dimanche !

Les films de Ken Loach le reflètent à leur manière : il ne s’agit plus de s’opposer tout entier à un système social, mais de se sortir des coups durs en bricolant et de composer avec un destin adverse.

On se souvient de Looking for Eric du même Loach, de la vénération des personnages pour leur équipe de foot, univers de l’argent facile et du succès soudain, particulièrement pour Cantona, lui-même allégorie vivante d’une éthique paradoxale : lui qui gagne des millions avec ses spots publicitaires, il propose dans la foulée au peuple de retirer son argent des banques…

De même, le nouveau héros de Loach dans La Part des anges, Robbie, est chômeur, mais grâce à son éducateur, il découvre l’univers du whisky, ses codes élitistes et ses légendes, symboles de chic et de réussite sociale.

Nous ne vous dirons pas ce que signifie cette métaphore jolie : « la part des anges ». Les amateurs de whisky le savent et, quand vous aurez vu le film, vous le saurez aussi. Comme d’habitude, chez Loach, la scène se passe dans le nord de la Grande-Bretagne. Comme d’habitude, chez Loach, les personnages sont de gentils prolos qui ne connaissent pas grand-chose à part leur quartier (l’un d’eux n’a jamais entendu parler du château d’Edimbourg – la Tour Eiffel locale – et ne sait pas qui sont Mona Lisa – "Mona qui ?" – ou Einstein – « un pote de Mona »). Et comme d’habitude, un groupe d’amis un peu tarés vont unir leurs forces pour accomplir l’impensable et se sortir de leur misère.

Bien que ses œuvres donnent à voir ces paradoxes populaires, Ken Loach conserve, à titre personnel, des engagements très classiques et très idéologiques : activement pro-palestinien, tout en se gardant d’être antisémite, pro-tchétchène, pro-Julian Assange, il soutient le mouvement trotskyste « Résistance socialiste », section britannique de la Quatrième Internationale. Intègre, il a même refusé d’être décoré par la Reine de l’Order of the British Empire.

Loach apparaît dès lors en contradiction avec ses propres films, témoins de la disparition des systèmes qui destinaient les représentants de la classe sociale ouvrière à une voie unique : l’engagement politique de masse.

En fait, ce que Loach filme avec le plus de talent, c’est le moment où les individus, perdus et désemparés quand ils sont seuls, se transcendent dans la réalité d’un petit groupe ; le moment où une équipe se met à fonctionner et à réaliser quelque chose de surprenant. Dans La Part des anges, cela implique de marcher longtemps par les chemins des highlands écossaises, de porter des kilts pour passer inaperçu et de s’introduire nuitamment dans une distillerie.

On se souvient que d’autres films britanniques, The Full Monty ou Les Virtuoses, utilisaient cette même recette. Cette fascination pour une solidarité spontanée et quelque peu magique semble hanter l’inconscient britannique ; beau paradoxe pour le pays dont on peut dire qu’il a « inventé » l’individualisme !

Derrière le masque austère que Ken Loach revêt dans ses interviews en insistant sur l’aspect économico-social de ses comédies, il est donc un formidable conteur comique qui cultive cette veine anglaise – paillarde, obscène, ivre, vulgaire au sens noble du mot – comme un moine malicieux son vignoble. A l’inverse, les masques grimaçants des humoristes du  Grand soir, dont la fantaisie irrespectueuse est censée ne connaître aucune limite, dissimulent une morale de clowns tristes.

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