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Dans la fabrique des programmes statistiques : peut-on faire dire ce qu’on veut aux chiffres ?
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Dans la fabrique des programmes statistiques : peut-on faire dire ce qu’on veut aux chiffres ?

Après avoir graduellement pris une solide position dans la gestion financière des entreprises, et ce par des dispositifs réglementaires, les normes comptables s'imposent aujourd'hui aux institutions démocratiques et aux législateurs. Première partie de l'ouvrage de Fabrice Bardet "La contre révolution comptable, ces chiffres qui nous gouvernent" aux éditions des Belles Lettres (2014) - (2/2)

Fabrice Bardet

Fabrice Bardet

Ingénieur de l'ENTPE et docteur en science politique de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Fabrice Bardet est chargé de recherches au laboratoire EVS-RIVES de l’Université de Lyon. Dans la lignée des travaux d’Alain Desrosières, il y développe depuis plusieurs années un programme de sociologie de la quantification. Il enseigne à Sciences Po Paris, au sein de la Paris School of International Affairs, ainsi que dans plusieurs universités et écoles lyonnaises.

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L’indépendance, même relative, des champs du chiffrage statistique ou comptable fut sans conteste un élément déterminant de la constitution des formes modernes du gouvernement, suivant la logique des processus de rationalisation et de différenciation des sociétés identifiée par Max Weber [Weber, 1990 (1947)]. Compte tenu cependant du poids des chiffres dans les processus de légitimation, cette indépendance a fait l’objet de régulières contestations contre lesquelles les professionnels du chiffre (statisticiens/ comptables) se sont en quelque sorte progressivement constitués en groupe professionnel.

La revendication d’indépendance des professionnels du chiffrage, statisticiens ou comptables, est à maints égards au cœur de leur identité professionnelle [Volle, 1980 ; Richard et Collette, 2008 (2005)]. Mais bien au-delà de ces revendications professionnelles, le projet d’indépendance des processus de production des chiffres officiels – statistiques ou comptables – fait l’objet d’un très large soutien, consacré par tous les dispositifs institutionnels, nationaux ou internationaux1. Les chiffres sont réputés « neutres » ou « objectifs ». Il s’agit donc de les protéger des pressions possiblement exercées par les pouvoirs politiques ou économiques. Au-delà des possibles tricheries (qui interviennent par exemple dans la phase de diffusion des résultats), la crainte concerne aussi plus globalement la possibilité pour les gouvernants d’orienter très en amont les programmes d’observation statistique ou comptable, afin qu’ils offrent les représentations les plus favorables de leurs actions.

La mission implicitement confiée aux professionnels du chiffre est ainsi d’empêcher cette orientation partisane en établissant des programmes d’observation « indépendants », c’est-à-dire proposant une autre représentation que celle que pourraient souhaiter les gouvernants. Mais quelle « autre » alors ? Une interrogation semblable anime très anciennement le secteur de la justice, dans des termes qui suggèrent des pistes de réflexion. Car la configuration du secteur de la justice dispose de quelques points communs avec celle de la quantification qui vient d’être évoquée. Comme dans le secteur de la quantification, un consensus élargi est établi autour de la nécessaire indépendance des professionnels de la justice que sont les magistrats. Au-delà du principe d’indépendance des magistrats, se pose également la question de l’indépendance – ou non – de l’institution en charge des poursuites engagées au nom de la société, appelée en France le Parquet. On peut donc s’interroger : si la politique du Parquet n’est pas déterminée par le gouvernement (ce qui est la tendance des réformes conduites depuis plusieurs années), par qui est-elle fixée ? On retrouve une problématique très similaire à celle des politiques de quantification : si la responsabilité du choix de ce qui doit être compté et comment n’échoit pas aux représentants du pouvoir politique, il s’agit de déterminer à qui elle peut être confiée.

Dans ces deux exemples, un flou entoure le plus souvent la notion d’indépendance. La comparaison avec le secteur de la justice, dont l’histoire est au cœur de la philosophie politique de nos sociétés, ouvre de très larges perspectives de réflexion pour le champ de la quantification dont l’indépendance est loin, dans de nombreux pays, de disposer d’une valeur constitutionnelle. C’est le cas en France où le recensement notamment, la pièce maîtresse de la statistique publique en quelque sorte, ne dispose d’une base législative que depuis 2002 (alors qu’il est inscrit par exemple dans l’article premier de la Constitution des États-Unis depuis la fondation de la fédération en 1787). Mais, malgré les critiques incessantes dont font l’objet les dispositifs de production des chiffres qui animent le débat public, leur réforme n’apparaît pas inscrite à l’agenda politique national.

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