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Un homme a de nouveau été tué de plusieurs balles dans la nuit de mercredi 19 à jeudi 20 juin à Marseille.
Un homme a de nouveau été tué de plusieurs balles dans la nuit de mercredi 19 à jeudi 20 juin à Marseille.
©Flickr / Reuvenim

Guerre des gangs

Criminalité à Marseille : les risques que l'on prend à ne rien faire

Un homme a de nouveau été tué de plusieurs balles dans la nuit de mercredi 19 à jeudi 20 juin à Marseille, lors d'un probable nouveau règlement de comptes. La victime est la neuvième personne tuée par arme à feu depuis le début de l'année dans la ville.

Christophe Soullez

Christophe Soullez

Christophe Soullez est criminologue et dirige le département de l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) à l'Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ). Il est l'auteur de "Histoires criminelles de la France" chez Odile Jacob, 2012
et de "La criminologie pour les nuls" chez First éditions, 2012. 

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Atlantico : La politique sécuritaire de Manuel Valls qu’il qualifie « d’approche globale » peine-t-elle à montrer ses effets ? Pour quelles raisons ?

 

Christophe Soullez : Préalablement je tiens à rappeler que la situation à Marseille n’a rien de nouveau. Cela fait maintenant près de 70 ans que Marseille est en proie à une criminalité organisée importante et à des règlements de compte entre bandes rivales. Cela a commencé avec les parrains marseillais, d’origine corse, Paul Carbone et François Spirito, puis avec les frères Guérini et la French Connection, Zampa dans les années 1970 et Jacky Imbert dans les années 80.

 

Après l’assassinat de Francis Le Belge, en octobre 2002, le Milieu semble éclater. Deux guerres se déclenchent à Marseille et en Corse : l’une de succession pour les parrains, l’autre de sécession avec les caïds de certaines cités. Une partie des affaires est reprise par les Corses, alors que, pour d’autres, on assiste à une atomisation autour de plusieurs bandes dont les membres sont issus des quartiers sensibles de Marseille. Le Milieu marseillais s’est balkanisé entre les gitans, les jeunes maghrébins des quartiers Nord, en temps sous la coupe de  Farid Berrahma (dit « le rôtisseur »), les Bastiais et les Marseillais de souche. Les réglementes de compte sont ainsi la conséquence d’une concurrence de plus en plus forte entre les différentes bandes mais également d’une moindre professionnalisation de protagonistes qui sont de plus en plus jeunes et qui n’ont pas nécessairement le même sang-froid ni les mêmes limites que les anciens parrains. Reste que le cœur de l’activité reste le même : le trafic international de stupéfiants, les machines à sous et le racket des établissements de nuit.

 

Les coups portés par la police judiciaire à certains clans, comme l’interpellation des frères Michel et Gérald Campanella et de Bernard Barresi, en 2010, ou encore l’incarcération de Jacques Cassandri en janvier 2011, ont contribué à laisser le champ libre à d’autres groupes issus des cités et qui se livrent une guerre sans merci pour préserver leur territoire et leurs intérêts commerciaux.

 

Je ne sais pas si la politique développée par Manuel Valls est un échec ou une réussite. Mais ce que je sais c’est qu’au bout de quelques mois on ne peut encore strictement rien dire. Car le temps criminel, mais aussi celui de la réponse policière, est un temps long. La lutte contre le crime organisé, les bandes, et les trafics demandent du temps et de la patience. On ne résout pas des situations criminelles aussi anciennement ancrées, sur des territoires aussi difficiles, en quelques semaines. Les enquêtes judiciaires sont complexes et difficiles car, dans notre démocratie, pour pouvoir juger et condamner des individus il faut des preuves et que pour obtenir ces preuves il faut confondre les individus avec des indices, des écoutes téléphoniques, des filatures, des recoupements, des témoignages, etc.

 

Ce rassemblement des preuves est d’autant plus difficile que nous sommes sur des territoires sanctuarisés par les délinquants et qu’il n’est donc pas facile pour les policiers d’approcher ces délinquants, de les surveiller et de pouvoir ainsi obtenir des éléments à charge susceptibles d’emporter la conviction des juges. E t quand je parle de preuves je n’évoque pas des raisonnements du type « on sait qui c’est, ce sont toujours les mêmes, etc. » je parle d’éléments concrets permettant de dire que tel individu participe à un réseau, connaît tel trafiquant, se livre à des trafics ou est à l’origine de tels assassinats.

 

Bien entendu la situation à Marseille nécessite sûrement un renforcement des moyens de la police judiciaire avec, pourquoi pas, la création temporaire, de services spécialisés de police judiciaire, à l’instar des offices centraux de police judiciaire, qui devront travailler le temps nécessaire sur certaines affaires. Car pour régler cette situation c’est bien une problématique de police judiciaire et non une question de présence de policiers sur la voie publique. N’omettons pas non plus l’importance du renseignement criminel, en amont, et notamment du renseignement humain. De ce côté là nous avons encore quelques marges de progrès. Lorsque Manuel Valls parle d’approche globale il n’a pas nécessairement tort sur la stratégie. C’est bien entendu en combinant l’action policière et judiciaire, mais également en coopérant avec d’autres acteurs, que la réponse sera plus efficace. La police nationale ne peut rien seule. Les autres acteurs doivent être aussi partie prenante de la stratégie. Dans ces autres acteurs je pense aussi aux services fiscaux. Car, depuis maintenant quelques années, on constate que le fait de s’attaquer aux criminels par l’intermédiaire de leur patrimoine, en confisquant notamment leurs biens, est parfois plus efficace que la menace de la prison.

 

Quels signaux la gestion de la crise marseillaise envoie-t-elle ? Les délinquants pourraient-ils intérioriser l'idée d'une certaine impuissance de l’Etat ?

 

Voilà bien longtemps que les délinquants ont intégré le fait que la police n’était pas toute puissante et que les incantations politiques, d’où qu’elles viennent, n’étaient pas le gage d’une efficacité à 100 %. Si la police, et parallèlement la justice, étaient si efficace, nous n’aurions pas de criminalité et ce depuis la nuit des temps. Ils savent que le travail de la police est difficile et, bien entendu, ils mettent tout en œuvre pour le complexifier. C’est ce qu’on appelle le jeu du chat et de la souris. Ce qui est important c’est que la police s’adapte, évolue, et ait les moyens de son action. Car, au final, dans les affaires les plus graves, en majorité les criminels sont interpellés et condamnés. Certes cela ne va pas toujours aussi vite que le souhaiterait un ministre ou la population mais il est rare que les criminels les plus endurcis ne soient pas un moment ou à un autre mis hors d’état de nuire et cela on le doit à la persévérance et à la patience des policiers. Il est clair que pour certains délinquants qui voient que la police ne parvient pas à enrayer une spirale de la violence ils peuvent être tenté de crier victoire mais c’est aussi à ce moment là, généralement, qu’ils commettent des erreurs et qu’ils se font interpeller.

 

Quels sont les risques, à terme, de laisser se développer des zones de non-droit dans les banlieues marseillaises et plus généralement en France ?

 

L’Etat ne doit bien sûr pas laisser se développer des zones de non droit. Il est incontestable qu’aujourd’hui, à Marseille ou dans certains autres quartiers, il est difficile pour la police d’y exercer normalement ses missions de paix publique. Maintenant ce n’est pas parce que des trafics se déroulent aux yeux de tous que la police n’est pas présente. Parfois il faut justement laisser un trafic prospérer pour pouvoir recueillir des preuves incontestables, identifier les meneurs, les modes opératoires, les liens entre les uns et les autres, etc. L’Etat doit pouvoir être présent partout. Il ne soit pas laisser prospérer des territoires en sécession. Dans ce cadre la présence visible des services de police est indispensable mais elle doit aussi se conjuguer, parfois, avec une présence plus discrète permettant aux services de faire de la police judiciaire à l’insu des criminels.

 

Dans quel sens les pouvoirs publics devraient-ils repenser leurs modes d'action ?

 

Les pouvoirs publics doivent accepter que les résultats sont de moyen ou de long terme. Ils doivent aussi faire des choix sur les cibles à traiter en priorité et sur les moyens qui sont alors alloués aux services de police ou aux services judiciaires. Je crois qu’il ne serait pas inutile de repenser l’allocation des moyens non pas en fonction de la taille de population d’un territoire, ou d’autres critères purement administratifs, mais de la réalité d’une situation que l’on aspire à régler. En gros si l’Etat visait 10 à 15 quartiers, les plus problématiques, les plus criminogènes,  et qu’il y concentrait durant le temps nécessaire des moyens importants, quitte à prélever quelques effectifs dans des territoires moins exposés, peut être qu’on y gagnerait en efficacité. C’est notamment la méthode qui a été employée dans certaines villes américaines.

 

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