Ce double piège qui menace les droites européennes | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Europe
Ce double piège qui menace les droites européennes
©Stefanie LOOS / AFP

"Cancel culture"

Ce double piège qui menace les droites européennes

Avec le départ d'Annegret Kramp-Karrenbauer, la CDU est confrontée à l'une des plus graves crises de son histoire et va devoir clarifier son positionnement avec l'AfD face aux critiques de l'opinion et de l'opposition et face aux pressions de la "cancel culture".

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

Voir la bio »

Atlantico.fr : La démission de surprise d'Annegret Kramp-Karrenbauer, laisse la direction de l'Union chrétienne-démocrate dans la tourmente. Après la démission le 5 février de Thomas Kemmerich du poste de premier ministre, obtenu grâce au vote de l'extrême droite, les difficultés de la droite allemande à se maintenir au pouvoir font- elles écho aux difficultés des droites européennes à se trouver un destin politique?  

Edouard Husson : Pour pouvoir réfléchir à l’état des droites européennes, il faut saisir le caractère spécifique de ce qui se passe en Allemagne. L’Allemagne fut le lieu de déploiement du national-socialisme, c’est-à-dire de la négation même de la civilisation. Adolf Hitler avait une obsession, qu’il a communiquée dès 1934 à Hermann Rauschning: éradiquer le commandement « Tu ne tueras pas » de la conscience des gens. C’est pour cela que Hitler était obsédé par le génocide des Juifs, peuple du Décalogue. C’est pourquoi le nazisme est encore plus mortifère que le communisme. Je crois d’ailleurs que les mots de droite et de gauche ne conviennent plus pour décrire le nazisme, qui empruntait à la fois à la droite et à la gauche, mais pour en faire une machine de guerre exterminatrice et génocidaire.  L’Allemagne reste profondément tourmentée par l'apparition, au coeur de son histoire, sous la République de Weimar, du national-socialisme. La décision d’Angela Merkel d’ouvrir totalement les frontières de son pays aux réfugiés en septembre 2015 est l’une des manifestations de la difficulté de la culture allemande à répondre de manière adéquate au « Plus jamais ça! » d’après la Seconde Guerre mondiale. Ce fut une décision religieuse et non politique. Une décision désastreuse, aussi, car on ne mélange pas la religion et la politique ! La réponse de la société politique allemande, en particulier des nouveaux Länder, a été la montée de l’AfD, l’Alternative für Deutschland, un parti conservateur qui, cependant, sous l’influence de la politique d’Angela Merkel, a évolué du conservatisme anti-euro à une dénonciation très forte de l’immigration et de l’Islam. Le problème que pose l’AfD - et j’insiste sur le fait qu’il ne se pose nulle part ailleurs de la même manière - c’est le fait qu’elle a accepté en son sein, pour maîtriser comme elle pouvait sa croissance, des personnalités politiques qui n’ont pas compris la nature du nazisme, qui croient que ce dernier était seulement de l’extrême-droite. C’est le cas de Björn Höcke, le responsable de l’AfD en Thuringe, dont les liens avec les milieux néo-nazis sont connus, et qui joue en permanence sur l’ambiguïté de son positionnement, à la fois conservateur et révisionniste - il a appelé par exemple « Mémorial de la honte » le monument de la Shoah au coeur de Berlin. 

Attaquées par leur droite par les extrêmes et par leur gauche par les "progressistes", quelle posture les droites européennes doivent-elles adopter pour se trouver une existence qui leur est propre sur la scène politique ?

La première chose à faire, c’est de sortir du discours dominant. Etre populiste ou se positionner très à droite, cela n’est pas assimilable à du « fascisme ». Le fascisme est un mouvement très identifiable historiquement: il est le fait d’anciens combattants de la Première Guerre mondiale qui, à la différence de tous les autres Européens, avaient aimé la guerre des tranchées, la guerre totale et voulaient la recommencer. Mussolini et Hitler ont aimé la guerre; et ils se sont dits qu’ils allaient redresser leur pays en l’organisant de manière permanente comme la communauté nationale en situation de guerre totale. La différence entre Mussolini et Hitler, c’est que le premier n’y croit pas totalement, est le plus souvent dans la posture: mais il finit par se laisser entraîner par le second, ce dictateur allemand sérieux comme la mort. Lorsque vous refusez la politique progressiste, il faut d’emblée échapper au piège du discours antifasciste. Etre conservateur, être de droite, ce n’est pas assimilable au fascisme. Le fascisme, comme le nazisme, d’ailleurs, empruntait autant à la gauche et la droite. Et ils sont plus proches du communisme que de la droite conservatrice. Nous avons dans l’histoire politique récente de notre pays, l’illustration du contraire de ce qu’il faut faire: par bravade, pour défier la culture « antifasciste » dominante, Jean-Marie Le Pen s’est laisser aller, dans les années 1980-1990, à des jeux de mots blessants et désastreux sur les Juifs et leur tragique destin durant la Seconde Guerre mondiale. Ce faisant, il a servi sur un plateau à la gauche ce qu’elle attendait: la possibilité d’enfermer le Front National dans la position de l’infréquentable - cela arrangeait bien un système politique qui trahissait consciencieusement la droite en général, et plus particulièrement le gaullisme et la démocratie chrétienne, et qui ne voulait plus entendre parler de frontières, de contrôle de l’immigration, de souveraineté, de construction de l’Europe sur les nations, de respect de la vie etc...

Comment ne pas tomber dans le piège d'un rapprochement forcé avec les "infréquentables" ( alliances avec des néo nazi en Allemagne par exemple)? La droite européenne modérée doit-elle ouvrir des discussions avec une figure populiste plus proche de ses valeurs?

C’est simple: prendre ses distances avec tout parti qui ne comprend pas la nature du national-socialisme, voire y ferait référence dans son discours. Mais il faut aller plus loin: ce à quoi nous assistons, c’est à la désintégration de ce système politique pervers par lequel l’Allemagne a prétendu imposer le renoncement à l’exercice libéral de la souveraineté à l’ensemble de ses partenaires, au nom de ses propres errements. L’Union Européenne fédéraliste est construite sur l’idée que la souveraineté est dangereuse. Résultat, on a privé les sociétés de l’exercice de la démocratie. Il n’y a pas de démocratie qui tienne, en dehors de communautés politiques réelles: la commune, d’une part, la nation d’autre part. En l’occurrence, la République Fédérale d’Allemagne, qui avait voulu faire sa réunification pour en finir une fois pour toutes avec la question nationale allemande, avant d’entrer dans le dispositif de l’Union Européenne, où elle organisait, au nom d’un magistère moral (nous, nous savons ce à quoi mène la nation, donc suivez notre modèle...) le renoncement à l’existence de nations européennes indépendantes, cette République Fédérale est prise à son propre piège: elle a abusé, sur l’euro ou durant la crise des migrants, de sa position dominante. Elle a poussé jusqu’à l’absurde son magistère moral. Le système politique allemand est en train d’imploser sous nos yeux. Il est donc urgent que conservateurs et nationistes, souverainistes et patriotes, partout ailleurs en Europe, aident leur propre pays à sortir du carcan fédéraliste européen: en retrouvant le logiciel gaulliste d’une Europe des Etats-nations; en retrouvant la fierté d’être des nations libres. Laissons Angela Merkel se débattre avec ce qu’elle a créé; laissons l’Alternative für Deutschland se débattre avec ses ambiguïtés. A vrai dire, cela ne doit nous inquiéter que par les secousses qui vont atteindre l’Union Européenne. Pour le reste, cela n’a pas grande importance que la politique allemande devienne désordonnée. Les Allemands n’ont jamais construit leur pays d’abord par la politique - ou quand ils ont essayé de le faire, de Bismarck à Hitler, cela a mal tourné. En revanche, des pays comme la France, l’Espagne, les nations centre-européennes, ont besoin de la politique, ont besoin de défendre leur souveraineté ! Nous avons besoin de gouvernements, sur la façade méditerranéenne et sur la ligne de fracture historique causée par l’Empire ottoman, qui défendent leurs frontières. 

Pour se pencher sur le cas de la droite française, les échéances municipales peuvent-elles servir de coup d'essai à une transformation politique des Républicains ?

Je suis sceptique car toute l’analyse que nous venons de faire, l’état-major de LR est bien loin de l’avoir faite. Il y a bien sur le terrain, un certain nombre de villes où se pratique une union des droites. Et c’est tant mieux. Mais on sent bien que la tendance de LR, dans les deux ans qui viennent, va consister à se présenter comme la possibilité d’un « macronisme sans Macron », en poussant un candidat centriste jugé plus équilibré que l’actuel président. C’est la tentative Baroin ou Xavier Bertrand. Mais cela ne répondrait absolument pas à l’urgence de la crise que traverse notre pays. La crise que nous traversons est bien plus profonde que le déclin de la popularité d’Emmanuel Macron. Et l’enjeu est de reconstruire la souveraineté française pour revigorer la démocratie. Cela passe, à droite, par le dépassement des deux partis existants, LR et RN, qui sont inadaptés au monde qui vient. La question qu’il faut poser à Xavier Bertrand, le défi qu’il faut lui lancer c’est: êtes-vous prêt à construire un programme commun de la droite avec Marion Maréchal? Cette dernière vient de prononcer à Rome, dans le cadre de la National Conservatism Conference, organisée par le philosophe israélien Yoram Hazony et l’ancien conseiller de Ronald Reagan Chris DeMuth, un discours qui est la base d’un conservatisme populaire français. La mouvance LR est elle prête à sortir du terrorisme intellectuel imposé par le discours «antifasciste » et à reconstruire la droite? 

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !