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Bienvenue dans l’ère du dolorisme identitaire : mal politique... ou psychologique ?
©ERIC FEFERBERG / AFP

Caliméro

Bienvenue dans l’ère du dolorisme identitaire : mal politique... ou psychologique ?

Petits éléments de réponse sur les moteurs conscients et inconscients des nouveaux professionnels de la culpabilisation à l’identité qui n’arrêtent plus leurs injonctions à la société française dans le fil de la victoire des Bleus (blanc rouge) au Mondial.

Pascal Neveu

Pascal Neveu

Pascal Neveu est directeur de l'Institut Français de la Psychanalyse Active (IFPA) et secrétaire général du Conseil Supérieur de la Psychanalyse Active (CSDPA). Il est responsable national de la cellule de soutien psychologique au sein de l’Œuvre des Pupilles Orphelins des Sapeurs-Pompiers de France (ODP).

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Nicolas Moreau

Nicolas Moreau

Diplômé d'école de commerce, Nicolas Moreau a exercé en tant qu'auditeur pendant une décennie, auprès de nombreux acteurs publics, associatifs et privés.

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Atlantico : De l'affaire des "sparadraps blancs" dénoncés par Rokhaya Diallo à Arnaud Gauthier-Fawas qui affirme sans sourciller sur le plateau de "Arrêts sur images" qu'il n'est pas un homme, la défense des minorités prend parfois des allures grotesques. Plus qu'un acte politique, ces interventions médiatiques ne sont-elles pas le symptôme de souffrances personnelles exacerbées ?

Nicolas Moreau : En règle générale, plus les propos tenus sont grotesques ou outranciers, plus la polémique qui les entoure est forte. 
Malheureusement, les médias doivent bien vivre, et pour ce faire, il est nécessaire pour eux d'entrer dans ces inévitables polémiques. Le plus simple pour cela est d'aller solliciter directement les personnes "originales" à la source de ces polémiques, qui se répartissent majoritairement en deux groupes : les sincères et les professionnels.
Les sincères croient réellement à leurs idées, toutes grotesques qu'elles puissent paraître. C'est très probablement le cas d'Arnaud Gauthier-Fawas quand il déclare qu'il ne se définit pas comme un homme. Autrefois, on l'aurait simplement traité de fou, ou d'idiot du village, et on serait passé à autre chose. Mais les avancées en termes de tolérance poussent de plus en plus à donner la parole, et faire écouter ces voix originales, sans qu'au fond la définition de la folie n'ait tellement évolué. Ces voix dissonantes sont alors livrées en pâture à une foule dont une partie n'est pas tolérante envers ceux qu'elle considère comme des fous, et la polémique enfle, encouragée par les échanges avec ceux qui veulent défendre l'originalité. 
Toutefois, dans ces cas où des lynchages accompagnent la polémique, la souffrance n'est pas tant du côté des originaux sincères qui s'expriment que du coté des lyncheurs. Les sincères s'expriment à visage découvert, avec courage, et avec une force certaine qui implique qu'ils affrontent leurs souffrances. Celles-ci sont bien plus présentes chez les lyncheurs, généralement cachés sous pseudonyme, à l'abri derrière leur écran. ravis de pouvoir trouver plus faible que soi à lyncher, avec l'appui rassurant d'un groupe. La faiblesse de ces lyncheurs est sans nul doute le symbole de souffrances personnelles beaucoup plus fortes que celles des originaux. 
Au delà des sincères, il existe des originaux professionnels, prêts à servir n'importe quel discours choquant si tant est qu'il permette de se maintenir sur tous les plateaux, comme Rokhaya Diallo, ou qu'il permette de vendre les solutions qui vont en face des problèmes dénoncés, comme le fait Caroline de Haas. Ces gens sont des agitateurs professionnels. Des intermittents du spectacle. Ces outrances ne sont toutefois pas dénuées d'intérêt, puisqu'elles sont de plus en plus prises en compte par les hommes politiques, qui s'y laissent piéger. Emmanuel Macron lui-même parle désormais de "mâles blancs" et de "radicalisation de la laïcité", qui sont des chevaux de bataille classique de ces professionnels de l'agitation.
Il n'y a donc pas de raison qu'ils cessent leurs outrances.
Pascal Neveu : Ces sujets sont fortement polémiques.
Il est nécessaire de prendre de la distance afin de questionner et mieux comprendre ce que tout le monde réclame.
Dans ce « tout ce monde », il s’agit d’entendre toutes et tous… dans leur identité vécue et subie comme une minorité, et ce de manière réelle.
Aucun sociologue ou thérapeute ne peut nier la souffrance de celles et ceux qui vivent cachés, qui ne peuvent vivre librement et ouvertement ce qu’ils sont dans leur singularité de corps et de cœur.
Au delà du supposé grotesque, j’entends surtout en consultation une souffrance terrible, un désir d’être accepté, une demande d’être aimé.
Car au delà des clichés, j’ai pu jusque ce jour où la coupe du monde de foot liait toutes les françaises et tous les français, me rendre compte que l’exacerbation n’est rattachée qu’au désir de dire qui on est !
Être, le dire, le vivre est compliqué.
Aussi, bien évidemment que « derrière » ces mots, il se cache surtout des maux !
Combien j’ai sauvé des « gamins » qui seraient actuellement morts car rejetés, ne s’acceptant pas, de par leur sexualité, mais aussi leur couleur de peau, leur origine…
Et parfois des phrases choc tentent d’éveiller des consciences, souvent en décalage médiatique.
Le terme minorité est révélateur de la souffrance et du besoin d’entendre la douleur.
Mais il me semble important d’aller au delà du qualificatif minorité afin de tendre vers le « Nous ».

N'est-ce pas là une forme de "mal français", de vouloir extrapoler ses souffrances pour en faire une victimisation collective, et donc en somme les imposer à tout un groupe ?

Nicolas Moreau : La victimisation paie.
Aujourd'hui, la raison n'est plus donnée à celui qui a les arguments les plus solides et les plus intelligents. La raison est donnée à celui qui suscite le plus d'empathie.
Un bon exemple est la photo du petit Aylan, noyé sur la plage. La photo seule a permis d'enterrer des mois de débats techniques et rationnels sur l'immigration.
Le sujet est déclinable à l'infini. Qui se plaindra le plus, obtiendra le plus. Alors les militants se plaignent.
Le mal n'est toutefois pas purement français. Il touche tout l'Occident, et la France plutôt moins que les autres. 
Les Etats-Unis par exemple, se déchirent depuis plusieurs années déjà autour de ces concepts ridicules qui arrivent péniblement en France, comme les toilettes neutres, le "Mansplaining" dont Marlène Schiappa se plaignait récemment sur le plateau d'ONPC, ou encore l'appropriation culturelle.
Pascal Neveu :Le concept français « terre d’asile » me semble cristalliser les extrêmes.
Cela ouvre un champ d’exploitation politique  qui dessert une véritable cause sociale.
Il est des souffrances, qui représentent un tout petit pourcentage de notre société.
Michel Foucault disait lui-même que nous sommes nos propres créateurs… autrement dit, victimes et bourreaux nous sommes !
Nous nous créons… et devons dépasser cette victimisation héritée de la révolution française.

En quoi le fait d'être "assigné à une identité" peut-il être perçu comme violent ou discriminatoire ? N'est-ce pas un processus social naturel, que de définir autrui par son identité ?

Nicolas Moreau : L'identité est un concept très mal compris en France, car c'est un sujet explosif. Quiconque en parlera sera immédiatement catalogué d'extrême-droite et ostracisé.
En conséquence, tout débat autour du sujet est impossible, et aucune avancée intellectuelle majeure ne peut être accomplie. Actuellement, le concept renvoie donc à tout et rien, et pour beaucoup, il se réduit à une question d'origines et de couleur de peau.
Dans de nombreux pays occidentaux, on se dit "fier" de ces origines, et de cette couleur de peau, et les communautés de plus en plus fermées revendiquent de plus en plus fièrement leurs origines et leur identité propre. 
Mais cette vision n'est pas transposable en France, du fait des restes de son modèle républicain, unique et puissant.
En France, le modèle qui a longtemps prévalu est celui de l'assimilation. C'est un modèle qui permet de gommer totalement les différences d'origine et de couleur de peau, pour regrouper le peuple autour d'une histoire, de coutumes, et de valeurs communes. La où le modèle était magnifique, c'est que ces valeurs tenaient en quelques mots très simples : Liberté, Egalité, Fraternité, auxquels est venue s'ajouter au fil du temps la Laïcité, outil au service des trois valeurs.
Ce modèle était puissant et universel. Il a permis d'assimiler des populations italiennes, espagnoles, ou polonaises massives, et de gommer tout racisme à leur égard en une ou deux générations seulement.
Mais nous avons abandonné ce modèle en chemin, car il ne servait pas les intérêts de nos leaders politiques. 
Afin de mieux cibler les électeurs, il convenait pour eux de diviser la population en groupes, et de cibler ces groupes par des arguments dédiés. 
Rapidement, le destin commun des français à disparu au profit de petites communautés défendant leur propre intérêt et leur propre territoire, face à des hommes politiques prêts à tout pour s'assurer leur soutien, notamment au niveau local.
Aujourd'hui, à la lumière de la coupe du monde de football, on observe un certain rejet de ce communautarisme. Les joueurs eux mêmes rejettent toute mention à leur couleur de peau ou à leur origine. Tous se disent français, et fièrement français. Qu'ils s'en rendent compte ou non, ils redonnent ses lettres de noblesse au modèle assimilationniste abandonné depuis plusieurs décennies.
Il serait trivial de limiter les causes du rejet du communautarisme au seul football. Les attentats islamistes, les actions héroïques de nos militaires ou de nos policiers, les polémiques diverses et variées, ont activé ce rejet du communautarisme. Ces signes encourageants montrent que les français ne veulent pas d'une France en hall d'aéroport où toutes les cultures du monde se rencontrent sans qu'aucune ne prévale.
Dans ce contexte, les racistes d'extrême droite, ou les racialistes indigénistes et islamistes, tentent avec ardeur de maintenir les divisions parmi le peuple français, car ils militent pour cette société communautariste ou pleurnicher permet d'obtenir des avantages pour sa communauté, au détriment des autres. 
Ils assignent donc, autant que faire se peut, les "racisés" comme ils disent, à leur couleur de peau, ou à leur origine. Il est nécessaire à leur entreprise de sape de maintenir des communautés visibles, et les images de concorde nationale sur les Champs Elysées leur sont insupportables. Sans ces communautés que les hommes politiques convoitent, les communautaristes perdent leur pouvoir de pression sur l'Etat. Quant aux racistes, même en se forçant, ils ne croiraient pas à autre chose que leur vision de l'identité.
Cette assignation identitaire, qui ne serait pas vue comme une violence dans de nombreux pays, est insupportable aux français qui se réunissent autour de valeurs, et non pas autour d'une couleur de peau ou d'une origine fantasmée.
Cette assignation identitaire est par ailleurs violente, car elle nie tout ce qui fait de nous des individus libres et uniques. Elle nie toute notre culture personnelle, tous nos goûts, toutes nos valeurs, pour ne garder qu'une origine ou une couleur de peau qui n'est pas de notre fait, et pour laquelle nous n'avons aucun mérite. Elle efface ainsi tout ce qui pourrait  nous apporter de la fierté ou de la satisfaction par rapport au travail accompli dans la construction de soi.
Pascal Neveu : L’identité reste un questionnement fondamental.
D’où je suis issu psychiquement et physiologiquement ?
Il y a d’un côté la génétique physique, mais aussi la génétique psychologique, comprenant la façon dont nous avons été pensé, dit, nommés avant que d’être.
Nous en revenons indéfiniment à notre conception.
 Le suivi de femmes enceintes en dit long sur la façon dont l’enfant est pensé.
 Aussi, l’identité reste un concept qui sert davantage l’idéal que la réalité..
Car l’identité est un étant… la façon dont on se vit… sur le plan physiologique, psychologique, génétique…

La France est-elle vraiment championne des discriminations, comme on l'entend souvent dire (racisme, sexisme, homophobie... ?)

Nicolas Moreau : Plus je voyage, plus je pense que non. La France est un pays prêt à assimiler quiconque respectera son histoire, ses coutumes et ses valeurs, indépendamment de sa religion, de sa couleur de peau, ou de ses origines.
Ce sont là des caractéristiques tout à fait rares dans le monde.
Il est par ailleurs souvent question, lorsque l'on parle de la France en ces termes, de "racisme d'Etat". (Encore une lubie des indigénistes et des communautaristes, pour qui se plaindre de persécution est synonyme d'avantages obtenus.)
Or, ces accusations sont infondées. Aucune loi, aucun décret, aucun texte, ne brise le principe énoncé dans la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 : l'Egalité en Droit.
Peu importe la couleur de peau, le sexe, l'orientation sexuelle ou le poids, les lois sont les mêmes pour tous, et l'Etat s'en porte garant.
Il n'y a donc pas de discrimination d'Etat. 
Quelle thérapie collective faut-il envisager pour nous soigner de ce dolorisme victimaire ?
Nicolas Moreau : Le retour au simple bon sens serait souhaitable, mais il reste illusoire.
A défaut, plusieurs pistes doivent être explorées.
D'abord, il convient d'en revenir aux basiques, et de donner raison à celui qui a les arguments les plus solides, au lieu de systématiquement laisser le pathos l'emporter.
Ensuite, il convient de faire preuve de courage dans l'expression de ses opinions, et de tenir le coup face aux lynchages que les faibles opèrent. Sans quoi les débats s'éteignent, la nuance disparaît, et il ne reste plus en fin de compte que les avis les plus basiques et les moins rationnels. Il faut du courage, aussi, à nos dirigeants pour rejeter ces plaintes incessantes et les traiter avec tout le recul qui convient. Il faut aussi du courage, à nos dirigeants, pour rejeter ce communautarisme morbide, qui les sert tant.
Il convient enfin de réhabiliter l'individu dans une France qui aime penser en cases, en castes, en classes ou en groupes. L'assimilation est la clé d'une Nation une et indivisible, au sein de laquelle les communautés n'ont pas de pouvoir. Le Libéralisme est la clé d'une remise de l'individu au coeur de cette Nation. Pour que chaque individu libre et unique choisisse pour lui même ce qui est le mieux pour lui, sans avoir à être représenté par des communautaristes qui vont l'assigner à son identité pour garder leur pouvoir. 
La route est longue.
Pascal Neveu : La thérapie collective fonctionnelle s’appelle tout simplement l’amour. 
Un de mes amis psy canadien, Guy Corneau, depuis décédé, avait écrit un best seller « Victime des autres, bourreau de soi-même » 
Plus précisément il s’agit à la fois d’accepter une souffrance « communautaire » mais surtout parvenir à la dépasser et ne pas la cultiver.
LGBT, arméniens, juifs… ont tous le droit à une reconnaissance à la discrimination, à des homicides inacceptables, sauf que la société actuelle, même si elle ne doit pas oublier, si elle ne doit pas nier… veut aller au delà.
Plus volontairement, au delà des commémorations, la thérapie collective reposerait sur la reconnaissance mais en même temps l’absence d’auto-flagellation mortifère.
La vie doit reprendre ses droits, sans oublier, sans laisser de place à l’abject, mais en laissant la fenêtre ouverte à la vie.
Freud écrivait « L’erreur ce n’est pas la mort… C’est la vie ! »
S’il y a tant de souffrances collectives et « communautaires » c’est qu’il n’y pas de lien affectif empathique.
Et donc pas d’acceptation de la différence de l’autre.
Or l’autre est nous-même… cet être à explorer.

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