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Argent sale : pourquoi il faut supprimer les billets de 100, 200 et 500 euros
©Reuters

Bonnes feuilles

Argent sale : pourquoi il faut supprimer les billets de 100, 200 et 500 euros

Face à des systèmes bancaires informatisés qui laissent trop de traces, les fraudeurs se sont remis à l'argent liquide. Extrait de "Cache cash, enquête sur l'argent liquide illégal qui circule en France" (2/2).

L’argent propre existe-t-il encore ? Notre voyage dans le monde du billet, à tant croiser d’argent sale, nous a convaincus que les espèces, loin d’être démodées, étaient devenues le carburant d’une machine infernale.

Les 15 milliards d’euros qui sortent chaque année des distributeurs en France contribuent massivement, après être passés entre nos mains, à une variété́ illimitée de crimes et délits. À lui seul, le chiffre d’affaires des stupéfiants en France oscille selon les estimations entre 2 et 4 milliards d’euros par an. Les sacrifiés du travail clandestin près de l’Opéra, la star de la télévision qui brûla sa vie à coups de poudre blanche, les patients défaits d’un tas de billets si près d’une table d’opération, les économies parallèles, les fraudes fiscales et les enveloppes que l’on cache rassemblent un bien étrange cortège. Il est formé des victimes et des acteurs d’un monde où l’argent du crime prospère outrageusement avec comme moyen d’échange principal notre antique billet de banque, désormais taillé à l’échelle de la vaste zone euro. Ce monde mène son existence dans les mille histoires relatées dans cet ouvrage.

Le billet mauve, la fameuse coupure « Ben Laden » de 500 euros, et ses petits frères de 200 et 100 sont les outils de travail quotidien des trafiquants, des dealers, des fraudeurs, des corrupteurs comme des corrompus, des affairistes comme des voyous, lesquels semblent plus nombreux et plus riches chaque jour, bien moins bousculés que les autres par la grande crise qui plonge citoyens et États dans une gigantesque centrifugeuse. Cette machine infernale, terriblement opportuniste, se nourrit de la facilitation croissante des échanges. Cela lui permet d’accélérer la vitesse de ses propres commerces, voire de mutualiser ses moyens avec d’autres. Fraudeurs de cash de tous les pays, unissezvous ! Des liens se tissent entre des univers qui jadis s’ignoraient, comme dans l’un des derniers dossiers judiciaires raconté ici, où l’argent de la drogue s’est allié́ en toute opacité avec celui de la fraude fiscale chic.

Ces alliances stratégiques prennent le pouvoir sur des États membres de la zone euro qui voient sans réagir leur substance se vider. Les sociétés du crime avaient leurs employés, leurs hiérarchies propres, leurs valeurs. Elles ont désormais leurs banques ou tout au moins leurs circuits financiers parfaits, capables de dissimuler, d’empiler et de blanchir les tonnes d’argent liquide qui coulent dans leurs arrièreboutiques. Elles ne sont déjà̀ plus des économies « parallèles » mais sont insérées dans l’économie, prenant l’espace de la vraie vie, imposant leurs pratiques. Les États s’essoufflent derrière ces ennemis, d’autant plus que les fraudeurs du fisc leur volent chaque année presque de quoi combler leurs déficits. Notre enquête nous amène à des conclusions plus dérangeantes.

De notre point d’observation, c’est-àdire vu depuis les tribunaux ou vu de l’intérieur des dossiers en cours, il nous semble qu’un constat s’impose : la nouvelle monnaie européenne a débordé́ les autorités ! Le franc circulait par millions devant les tribunaux français, c’est vrai. Mais l’euro semble avoir changé́ d’échelle, passant aux milliards, assurant toujours plus vite, plus loin, plus fort le pouvoir des sociétés du crime que nous avons explorées. Les grosses coupures de 100, 200 et 500 euros que la grande majorité́ des citoyens ordinaires n’utilise pas ou peu constituent l’essence principale de ce brasier du crime. Et personne ne pense plus à s’étonner de cet état de fait. C’est une incongruité́. Dans un monde où tout doit être traçable, de l’appel téléphonique à̀ vos courriers électroniques en passant par la viande de boeuf, les billets font tache. Ils sont de savoureux mais incompréhensibles vestiges de la période où le papier-monnaie était un ustensile indispensable au commerce, remplaçant de façon épatante les sacs de louis d’or ou les improbables bons au porteur.

Allons plus loin : les billets de banque sont devenus aujourd’hui anachroniques, uniques objets officiels pouvant dans une même journée passer de la pire des illégalités au plus innocent échange de monnaie. Dès lors, la question s’impose : Si notre économie n’a pas réellement besoin des coupures de 100, 200 et 500 euros, pourquoi les maintenir en circulation ? Sont-ils plus dangereux qu’utiles ? Pourquoi, à l’instar des Britanniques avec le « Ben Laden », ne pas supprimer tout simplement ces trois grosses coupures ? À cet égard, on peut s’étonner de certains faux-semblants : alors que le gouvernement français s’apprête à̀ limiter le seuil de dépenses en liquide à̀ 1 000 euros au lieu de 3 000, pourquoi continuer à imprimer des coupures si provocantes ? Un argument entendu lors de notre enquête veut que les constructeurs de voitures continuent à̀ produire des bolides malgré́ les limitations de vitesse. Cela se discute. Un autre argument, plusieurs fois utilisé par la Banque centrale européenne, repose, lui, sur l’importance qu’il y aurait pour la monnaie unique de proposer des billets de thésaurisation, donc des coupures destinées à être conservées dans des coffres. Cela aussi se discute.

Le débat qui apparaît en toile de fond est assez fondamental : la justice européenne et les artisans de la lutte contre la criminalité́ organisée ont-ils si peu de poids pour que la Banque centrale européenne et les chefs d’État de l’Union n’aient pas encore mis ce sujet brûlant à̀ l’ordre du jour ? Les faits nous obligent à̀ écrire que les alertes lancées par les policiers, magistrats ou organismes anti-blanchiment sont grandissantes mais qu’elles n’ont à ce jour pas été́ suivies par les politiques. Ni en France, ni en Italie, ni ailleurs.

À Paris, fin 2012, écoutant l’ancien président de la commission des finances Didier Migaud ou la commission d’enquête du Sénat sur la fuite des capitaux, Pierre Moscovici, ministre de l’Économie, et Jérôme Cahuzac, alors au Budget avaient appelé́ à̀ « une réflexion européenne sur le l’utilisation est très répandue dans les trafics illicites ». L’histoire politique n’étant jamais simple et les affaires étant passées par là, il faut constater que la déclaration de bonnes intentions en est restée là. En attendant mieux, le constat est cruel : sur cette question symbolique de l’argent du crime, l’Europe de la Justice a pour l’heure nettement perdu la main sur l’Europe de l’Économie. Certes, le crime ne peut être réduit à l’argent liquide et emprunte bien d’autres chemins, électroniques notamment. C’est une évidence que la fin des espèces ne suffira pas à sonner le glas des comportements décrits dans ces pages et il est certain que les moyens de paiement électroniques ne garantissent en rien la sécurité. Le crime organisé et la fraude se délectent aussi d’Internet et de l’électronique. Les infractions aux chèques et cartes de crédit représentaient ainsi en 2011 un tiers de la délinquance financière constatée en France, avec plus de 56 000 cas de faux chèques ou usage de chèques volés et plus de 47 000 usages frauduleux de la carte bancaire. Les fraudes sur Internet augmentent. La corruption internationale pratiquée par les grandes entreprises en marge des contrats importants emprunte fréquemment les circuits bancaires offshore et utilise les virements sans doute davantage que les espèces.

La véritable colonne vertébrale du crime et de la fraude fiscale n’est pas le billet de banque mais se trouve dans les paradis fiscaux et/ou judiciaires, qui sont pour certains d’entre eux adossés ou liés à des États européens, comme Jersey, Guernesey, Andorre, Saint-Marin, Monaco. Une manne gigantesque d’un total de 17 000 à 25 000 milliards d’euros y serait cachée, soit l’équivalent du PIB annuel combiné des États-Unis et du Japon, a estimé une ONG. Les États seraient floués annuellement, du fait de ce système, de 225 milliards d’euros de recettes fiscales. Il est pourtant difficile d’organiser la mise en esclavage d’êtres humains ou le commerce de cocaïne par carte bancaire ou par virement, et le crime électronique peut donc paraître moins brutal. Surtout, le billet d’euro a une différence fondamentale avec la monnaie scripturale : il n’est pas un outil abstrait, mais l’enfant d’une grande idée politique et philosophique, l’unité du continent européen. Les billets utilisés par les criminels trahissent ainsi un idéal de justice, de démocratie, de droit et de prospérité, né dans les décombres de la Seconde Guerre mondiale. Cette histoire douloureuse conférant une aura particulière à l’euro, nul ne saurait dire que cet argentlà, qui réunit tant de grandes nations, n’a pas d’odeur.

L’euro ne saurait cantonner sa fonction à la limitation de l’inflation et se contenter du rang vu comme prestigieux de « deuxième monnaie de réserve et de transaction internationale », sans qu’on se ménage le droit de s’interroger sur le sens véritable de son succès. Exemple, promesse, droits de l’homme et libertés publiques : c’est le sens que voulurent donner au billet neuf de l’Europe ses fondateurs. Les États et les banquiers centraux, qui n’ont pas la charge des seuls grands équilibres mais aussi des vies humaines, ont le devoir de s’interroger plus largement sur l’avenir de l’argent liquide et sa finalité ultime. Levant le tabou continental de l’argent, ils retrouveront le sens véritable de la politique et de la monnaie européenne, tels qu’ils l’ont eux-mêmes inscrit dans le marbre le 18 décembre 2000, dans la Charte des droits fondamentaux de l’Union. « Les peuples de l’Europe, en établissant entre eux une union sans cesse plus étroite, ont décidé de partager un avenir pacifique fondé sur des valeurs communes. Consciente de son patrimoine spirituel et moral, l’Union se fonde sur les valeurs indivisibles et universelles de dignité humaine, de liberté, d’égalité et de solidarité. Elle repose sur le principe de la démocratie et le principe de l’État de droit. Elle place la personne au coeur de son action en instituant la citoyenneté de l’Union et en créant un espace de liberté, de sécurité et de justice. »

Extrait de "Cache cash, enquête sur l'argent liquide illégal qui circule en France", Mathieu Delahousse et Thierry Lévêque, (Editions Flammarion), 2013. Pour acheter ce livre, cliquez sur ce lien.

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