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Bonnes feuilles

Amour, désir et "fusion première" : que peut nous apprendre Platon sur nos relations amoureuses d’aujourd’hui ?

Platon observe nos smartphones, croise nos migrants, découvre les attentats terroristes, scrute nos dirigeants politiques. Roger-Pol Droit lui fait rencontrer Teddy Riner, Bob Dylan, Thomas Pesquet, l’emmène au Mémorial de la Shoah, l’incite à visionner House of Cards, à écouter Emmanuel Macron et Donald Trump. Entre autres. Extrait de "Et si Platon revenait..." de Roger-Pol Droit, aux éditions Albin Michel (1/2).

Pas commode d’inscrire Platon sur un site de rencontres. Son nom a l’air d’un pseudo, son profil est difficile à définir, la photo impossible, et je ne sais même pas s’il préfère les hommes ou les femmes – les deux, probablement, mais ça n’est pas toujours bien vu. Finalement, j’opte pour Meetic. Pour une seule raison : ce site organise des ateliers-cuisine.

Parce que Platon explique que l’amour, le désir qui mène le monde, est une affaire de cuisine : un œuf dur coupé en deux, une sole que l’on sépare par le milieu, voilà comment tout commence. Comme l’œuf dur et la sole, nous avons été scindés, séparés de nous-mêmes, exilés d’une unité première. Ainsi s’enclenche l’histoire : un décollement originaire.

Le commencement de tout, pour Platon, n’est pas la recherche de la vertu, ni la construction d’un concept. Ni même la rencontre avec Socrate, et le traumatisme de sa condamnation à mort. Pas non plus la quête de la vérité, le désir de certitude, l’ambition de trouver comment faire régner la justice. Tout cela, et le reste, n’est que conséquence.

L’unique point de départ : une césure, un découpage. Nous ne faisions qu’un, et nous avons été découpés. Sans ce premier tranchage, rien ne se met en route. Avec lui, tout s’enclenche et tout s’éclaire.

Retrouvailles, recollement, effacement de la séparation… voilà le moteur du désir. Nous rassembler, refaire l’unité perdue, c’est ce que cherche Éros désespérément, explique Aristophane à Socrate, dans le Banquet. Les amants se repèrent en un éclair, aussitôt chacun ne veut plus se séparer de l’autre, ils rêvent d’être indéfiniment collés. Mais pourquoi ? Parce que chacun retrouve soudain la part de lui-même qui lui manquait, sa « moitié ». Chacun désire retrouver l’unité d’autrefois dont il fut séparé par ce couteau qui un jour l’a « coupé à la façon des soles 1 ».

On ne sait rien de ce couteau imaginaire, du pourquoi de son existence, des raisons de cette séparation première. Mais un mouvement de décollement et recollement traverse la pensée de Platon, bien au-delà du Banquet et du mythe de l’androgyne.

Au premier regard, il s’agit d’expliquer pourquoi Pierre tombe amoureux de Paul, ou bien Jeanne amoureuse de Lucie, ou encore Martin amoureux de Bernadette. Parce que le désir est homo ou hétéro. Les trois cas de figure sont envisagés dans le mythe, puisque les boules humaines primitives – quatre bras, quatre jambes, deux têtes – qui sont fendues en deux, « comme on coupe les œufs avec un crin 1 », ont à l’origine soit deux sexes d’homme, soit deux sexes de femme, soit un sexe masculin et un féminin.

En fait, ce même mouvement se retrouve sur tous les registres. Nous désirons ce dont nous avons été séparés, l’amour est la manifestation du besoin de restaurer une fusion première. Et cela vaut pour toutes les amours : de la connaissance, de la beauté, de l’éthique, du politique…

L’amour ne concerne pas que « les amoureux », ne se limite pas au sexe et aux sentiments. L’amour traverse et porte la philosophie, la science, les arts, la morale, la politique. Il est le moteur interne vivant, suractif, qui les anime tous, continûment.

« Amour » ne signifie pas « gentillesse ». Ni « douceur ». Peut-être même pas « bienveillance ». Platon, le premier, a su comprendre, et dire, que l’amour est dur, rude, inconfortable. Pas forcément amène, ni d’abord charmeur. Pas nécessairement agréable à vivre, ni doucereux.

Socrate rapporte ce que dit Diotime, dans l’une des plus belles pages de toute la littérature. On y apprend qu’Éros est une sorte de SDF, vagabond, sans ressources, dormant dehors, réduit à quémander : « il est rude, malpropre, va-nu-pieds et il n’a pas de gîte, couchant toujours par terre et à la dure, dormant à la belle étoile sur le pas des portes et sur le bord des chemins 1 ».

Mais c’est aussi un combattant rusé, jamais à cours d’expédients, capable de mille tours pour arriver à ses fi ns : Il ne cesse de tramer des ruses, il est passionné de savoir et fertile en expédients, il passe tout son temps à philosopher, c’est un sorcier redoutable, un magicien et un expert.

Toujours en manque, toujours inventif.

Séparé de son unité originaire, intranquille et désireux de retrouver par tous les moyens cette unité perdue.

Ainsi est l’amour. Celui des corps, mais aussi bien l’amour sous toutes ses formes. Ainsi l’amour de la vérité est-il difficile, souvent déçu. Le chemin pour l’atteindre est pénible, voire désagréable. Nous avons été coupés de la contemplation du vrai depuis tant de temps que nous avons pris l’habitude d’utiliser des substituts, des rêves, des mirages. Notre âme, séparée du vrai, tente de s’y recoller par le biais de la raison, de la philosophie, de la science. Notre existence, coupée du beau, exilée de sa contemplation, s’efforce, par les mille tourments de la création, les mille travaux de la poésie, des arts, de la peinture, de combler ce fossé, au moins de réduire cet écart.

Extrait de "Et si Platon revenait..." de Roger Pol-Droit, aux éditions Albin Michel 

"Et si Platon revenait..." de Roger Pol-Droit

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