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Afghanistan : le plus grand détournement d’argent public de l’histoire
©AAMIR QURESHI / AFP

Ces guerres qu’on nous vend comme des lessives

Afghanistan : le plus grand détournement d’argent public de l’histoire

L’Afghanistan est la plus longue guerre menée par les Etats-Unis depuis leur existence et à l'heure du bilan ce conflit a coûté au moins 100 à 200 milliards par an pendant 20 ans.

Idriss  Aberkane

Idriss Aberkane

Le docteur Idriss Aberkane, né en 1986, est professeur chargé de cours à Centrale- Supélec, ancien interne du département de psychologie expérimentale de l’Université de Cambridge, chercheur à Polytechnique, chercheur affilié à Stanford (Affiliate Scholar du Kozmetsky Global Collaboratory de l'Université de Stanford), professeur d’économie de la connaissance dans le MBA de la Mazars University (USA), ambassadeur du Campus des Systèmes Complexes Unitwin/Unesco, docteur bidisciplinaire en Neurosciences cognitives et Economie de la connaissance, conseiller scientifique de la mission SeaOrbiter, éditorialiste au magazine Le Point.

Son essai “Economie de la connaissance” a été traduit en chinois, anglais et coréen et il a été invité à donner plus de cent conférences sur quatre continents.

Il est intervenu deux fois au CESE (Conseil Economique et Social Européen) sur le Biomimétisme.

Il crée en 2009 un opérateur de microcrédit agricole à taux zéro dans la vallée du fleuve Sénégal, puis, avec Serge Soudoplatoff, une société de jeux vidéo éducatifs, Scanderia.

Publications récentes :

• Participation à l’ouvrage collectif du CERA : « L’avenir c’est demain » 27 propositions pour 2035

• Essai “Economie de la connaissance” traduit en chinois, anglais et coréen, (Fondapol)

• Essai : « la Noopolitique : le pouvoir de la connaissance » traduit en anglais (Fondapol)

 

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Atlantico : Vous dites de la situation afghane : Il s’agit du « plus massif détournement d’argent public de toute l’histoire de l’Humanité ». Qu’est-ce qui vous amène à dire cela ? 

Idriss Aberkane : La question du détournement de l’argent public était un des chevaux de bataille de Julian Assange. Son opinion était que l’Afghanistan était devenu un faramineux trou noir à dépense publique. L’Afghanistan est la plus longue guerre menée par les Etats-Unis depuis leur existence. Ce n’est pas rien et ce genre de guerre sans fin est un gigantesque dévoreur de dollars. De plus, l’audit des comptes sur ce genre de conflits tend à être le pire possible pour de nombreuses raisons (patriotisme, vies humaines, etc.). C’est beaucoup plus facile de vendre au Congrès le whatever it takes. On joue sur l’émotion on en fait une croisade et finalement cela débouche sur des dépenses de 100 à 200 milliards par an pendant 20 ans. 

Powell disait : on n’entre pas en guerre sans objectif précis. Il ne faut pas entrer en guerre car, cyniquement, une guerre c’est un investissement. Quelqu’un qui investit dans une startup a pour première question de savoir comment et quand il va sortir. Une guerre c’est un investissement faramineux d’argent et de vies humaines. A aucun moment la sortie de l’Afghanistan n’a été détaillée publiquement. Aucun « succès mission » n’a été énoncé publiquement. Du temps de Bush Senior, le succès mission était la libération du Koweït par Saddam Hussein. Ainsi, Tempête du désert 1 est un succès malgré son coût et le fait qu’elle a donné lieu à des crimes de guerre sur la fameuse « autoroute de l’enfer ». Bush père ne voulait pas occuper Bagdad et il y a eu une entrée et une sortie de guerre. Il n’y a rien de cela en Afghanistan. Même les Guignols avaient cerné le problème. Dans un épisode Bush Jr retrouve son cerveau dans un casque d’aviation. Monsieur Sylvestre lui dit « on va envahir l’Afghanistan » et Bush, avec son cerveau répond : « envahir l’Afghanistan, mais c’est une folie, je ne vois pas pourquoi nous réussirions là ou les Russes ont échoué ». Cette phrase résume tout.  Et cette question n’a jamais connue de réponse. L’URSS avaient une frontière directe, une supply chain beaucoup plus simple et une moindre préoccupation pour la vie de leurs hommes, pourtant elle a échoué. 

Pour qui la guerre est-elle bénéfique ?

Quand on regarde le marché privé de l’armement, on voit que les fournisseurs ressortent fortement gagnants. C’est ça qui s’est passé. C’est de la privatisation d’argent public. Un budget voté par le Congrès se retrouve dans un circuit privé. Et si on se demande ce qu’a gagné le peuple américain, la réponse c’est : rien. C’est même pire puisqu’il a eu une forte baisse du prestige du pays, une décrédibilisation de son armée pour finalement ne pas être plus en sécurité. Les talibans sont devenus les vrais combattants contre le « grand Satan ». Je ne connais pas d’autres situations ou une guerre sans fin a été financée avec de l’argent public pour obtenir un contre résultat et enrichir des gens qui sont récompensés comme s’ils avaient réussi.  Ils se sont enrichis plus que s’ils avaient gagné la guerre. Je ne vois pas de détournement plus massif d’effort humain et d’argent public. 

La situation afghane est donc en partie le résultat d’un lobbying ? 

J’en suis convaincu. Ils ont « spinné » la guerre. Les guerres sont des évènements naturels (sauf à être irénologues) comme les feux de forêts. Nous sommes dans un monde ou la paix est fondamentalement instable. Mais le déroulement naturel d’un conflit peut être entretenu artificiellement. Certains géopolitologues disent que, 11 Septembre ou non, les Américains seraient intervenus en Afghanistan car c’est un pays stratégique. C’est le pivot géographique de l’histoire. Halford John Mackinder au début du XXe siècle explique que qui contrôle le centre de l’Asie centrale contrôle l’Asie centrale, qui contrôle l’Asie centrale contrôle l’Eurasie et que qui contrôle l’Eurasie contrôle le monde. L’Eurasie ce sont les deux plus grands pôles économiques du monde, avec la route de la soie comme jugulaire du commerce mondial. Même Brzeziński a écrit à la fin des années 1990 que pour la première fois de l’histoire, le monde a un empire global qui n’est pas d’origine eurasiatique et qu’il devrait y avoir une position. 

Comme chacun sait, la situation géopolitique est très complexe, mais si se rajoutent les intérêts économiques qui profiteraient de l’extension indéfinie du conflit, ça ne va amener qu’à une complexification. C’est ce qu’Eisenhower appelait le complexe militaro-industriel. Il avait mis en garde contre cela à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il explique que les Etats-Unis ont mis en place une industrie de guerre privée plus efficace que n’importe quelle autre. Et puisque la guerre est finie elle va perdre des commandes donc elle va en susciter, pour des raisons préventives notamment. Si on lui laisse trop d’importance au Congrès, elle va exagérer les guerres et les menaces à son avantage. Ce qu’Eisenhower dans son discours d’adieux a dit s’est complètement vérifié avec la guerre de Corée et celle du Vietnam. Lockheed Martin a par exemple déployé ses entreprises pour qu’elles aient de l’influence sur le plus grand nombre de parlementaires possibles, en dépit de la logique des supply chains. 

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