5 rue de Lille, ou Lacan sur le divan | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Culture
Gaspard Delhemmes vient de publier « La disparue de Lacan » (Fayard).
Gaspard Delhemmes vient de publier « La disparue de Lacan » (Fayard).
©Arnaud MEYER/Leextra/Editions Fayard

Atlantico Litterati

5 rue de Lille, ou Lacan sur le divan

Comme il le fit avec François- Marie Banier  dans son précédent ouvrage (Fayard), le romancier Gaspard Dhellemmes s’empare de Jacques Lacan pour comprendre cette mystérieuse figure. Profitant de la souplesse de son narrateur, l’auteur s’introduit dans les écrits et pensées du premier psychanalyste de France. Enquête littéraire à suspense « La disparue de Lacan » (Fayard) est aussi le journal intime d’un ex dépressif sauvé par la cure et l’écriture. Transferts et transports garantis. 

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. 

Voir la bio »

« Le journalisme est un métier d’incarnation, de culot, de débrouille » dit Gaspard Dhellemmes dans son roman « La disparue de Lacan » (Fayard) .« Moi, j’apparaissais comme un être approximatif et gauche. L’image de mon corps flottait toujours en dehors de moi, que je la rejette ou que j’échoue à en saisir les contours. Tout m’effrayait. Quand mon téléphone sonnait, ma nuque recevait des petites décharges glacées ». Etienne de Montety (Prix Freustié 2020) nous rappelle dans sa chronique du Figaro que le mot « glacé » vient du bas- latin glacia « Audrey Pulvar (qui trouvait « glaçante » la manifestation des policiers à Paris) ne visait pas la météo du jour et ses frimas, mais la présence du ministre de l’Intérieur aux côtés des policiers, présence « glaçante ».Il semble toutefois, précise l’écrivain malicieux, « que l’emploi de cette expression ne soit pas très heureux. Pourquoi ? Parce qu’elle conduit la discussion sur un terrain délicat. Et même verglacé. » Les mots, le langage : c’est à la fois la passion du journaliste devenu le narrateur de la « Disparue de Lacan »,  et son problème. Il ne peut les prononcer et se terre, se tait, comme glacé de l’intérieur . Perte de confiance, dépression : « on écrit avec sa peau » constatait Céline. « J’avais choisi d’être journaliste pour échapper à la province, à ce que Stendhal appelle « Le réel plat et fangeux ». Je voulais fréquenter les Importants, je me retrouvais à courir les marchés aux légumes avec mon dictaphone, transpirant et défait. »  Une collègue de « La Provence » offre au narrateur «Une saison chez Lacan ». « A trente ans, l’auteur Pierre Rey, journaliste, se consume dans une vie de plaisirs.(…) Jusqu’à̀ la crise. Il quitte son travail, abandonne ses amis pour entamer une analyse au 5 de la rue de Lille, chez Lacan. Miracle de la cure, tout change et rien ne change » C’est le déclic : le narrateur du livre que nous lisons « La disparue de Lacan » comprend soudain ce qu’il doit faire. Rencontrer Lacan par le texte, le comprendre, tout savoir sur lui en somme, et accomplir lui aussi, comme l’avait fait Pierre Rey- ancien directeur de Marie-Claire- une analyse lacanienne. « Souvent, j’écris des enquêtes. Je compulse des ouvrages, des articles, j’interviewe des gens, je collecte des faits pour tisser des récits. (…)Cette enquête-là a été́ la plus importante. Je l’ai menée pour sauver ma peau. Elle m’a conduit à̀ la psychanalyse et à Lacan. Je ne savais pas bien comment transformer cette quête intime en livre. J’attendais la bonne histoire, celle qui raconterait la puissance subversive de la psychanalyse » se souvient le narrateur qui commence ce travail par la découverte de la littérature de Lacan. Des « Séminaires » (Collection le Champ Freudien 1953-1961) à sa thèse de doctorat (1932) « De la psychose paranoïaque dans ses rapports à la personnalité » (où la fameuse Aimée de Lacan joue un rôle décisif), jusqu’aux « Écrits » en deux volumes (Seuil), le journaliste déprimé qui a été muté à Avignon et semble tricard dans son propre journal relève la tête ; du coup, il dévore tous les ouvrages consacrés au Maître du 5 rue de Lille, tels Jean Allouch, avec « l’Aimée de Lacan (1990), Didier Anzieu « Historique du cas », à Catherine Clément « Vie et Légende de Jacques Lacan(1981) (Grasset/Le livre de Poche) en passant par Jacques Derrida « Pour L’amour de Lacan (1991) » et Jacques -Alain Miller « Lacan et la Politique », sans oublier l’importante somme biographique d’Élisabeth Roudinesco. « Jacques Lacan, Esquisse d’une vie, Histoire d’un système de pensée » (Fayard) et le travail de François Roustang chez Minuit « Le narrateur de « La Disparue de Lacan » découvre ce qu’est la raison d’être de la psychanalyse : l’accès à l’inconscient. Pour Lacan, les Américains avec leur conformisme ont « dévoré » la peste freudienne. Langage stérilisé, réduit à lacommunication. Ils l’ont transformé en bouillie puritaine et mercantile, une simple psychologie adaptée aux contraintes du marché. Pour Lacan, la psychanalyse ne peut en aucun cas être construite autourdu moi puisque le « moi » est le lieu de l’illusion(…) Lacan, cet homme génial a vu la psychanalyse s’enliser et l’a remise sur de bons rails. Le roman de Gaspard Dhellemmes est à la fois savant et intime. Le journal de bord de l’ex dépressif de la Provence s’ajoutant au portrait de Lacan par son admirateur qui enquête passionnément sur les non-dits et secrets du personnage est le « pitch » de ce roman-vrai, car mieux que tout biographie, la fiction saisit la vérité des êtres. Le narrateur guérit donc peu à peu de son mal de vivre (la séquence du bubon récidivant qui hier encore, gâchait la vie du narrateur aurait enchanté Lacan : « A l’automne 19, je commençais à écrire la première partie du « Cas Aimée » quand la bosse est réapparue. Il a fallu réopérer. Piqure anesthésiante. Incision. J’ai demandé à ma nouvelle dermatologue pourquoi ce kyste revenait. Elle n’a pas su répondre. J’ai sans doute été déformé par la psychanalyse, mais en face d’un phénomène physique inexplicable, je ne peux pas m’empêcher de voir un sens caché ».) En même temps qu’une formidable enquête sur les pas du créateur de cette psychanalyse «  remise sur les rails » (au point que Lacan fait aujourd’hui de l’ombre à Freud), le roman nous offre le journal intime d’un analysant guérissant peu à peu de son mal de vivre. Ce journaliste qui se croyait fichu- mal parti en somme- va ressusciter (« parvenir à l’existence ») via cette double enquête qu’il mène sur Lacan et lui -même, découvrant autant de mystères chez son auguste personnage qu’en sa propre psyché. L’écriture est une psychanalyse et la littérature sauve, en effet. Tout livre est une montagne, et lorsqu’il se termine, l’auteur a forcément changé. Et c’est le meilleur de ce roman- vrai que ce mélange des genres : un saisissant portait de Lacan en pleine gloire à Paris, et celui – intime et douloureux- d’un garçon d’aujourd’hui que nous voyons naître à lui-même.« Au tout début de mon travail, les hasards du journalisme m’ont jeté à Sainte-Anne, ce temple de la psychiatrie où Lacan a pénètré l’essence de la folie avec ses présentations de malades. « Ce sont mes murs », disait-il. C’est ici qu’il a rencontré́ Marguerite l’« Aimée » de Lacan. Je venais faire le portrait du psychiatre Christophe André, connu notamment pour ses livres sur la méditation ».

Double rencontre pour le narrateur fasciné par son sujet : Lacan et ses secrets, qu’il scrute avec cette enquête passionnée sur la -mystérieuse- « Aimée de Lacan, » la belle et psychotique Marguerite (cf. En 1986, le psychanalyste Didier Anzieu confirmait que sa mère avait été la fameuse « Aimée » de Lacan, cette femme dont il avait peint la folie dans sa thèse de doctorat, texte brillant valut à Lacan de devenir psychanalyste.Le doctorant qui allait révolutionner dans le monde entier la cure, signifiants et signifiés, devint l’ami de de cette femme (« La disparue de Lacan » fait donc le titre du livre que nous lisons). Marguerite avait écrit un roman et Lacan, alors interne à Sainte-Anne, touché par sa patiente « faisait lire les textes de Marguerite à ses amis surréalistes, comme Paul Eluard, René Crevel ou Joë Bousquet. « J’irai voir ma fiancée, elle sera toujours en pensées, elle aura des enfants dans les yeux ». Dans sa thèse, Lacan adopte la conception freudienne de la paranoïa et met en relief les productions langagières d’Aimée » En effet le langage est au fond l’autre personnage principal de ce livre étonnant : « Si dans la névrose les mots sont emmélés (ils font des nœuds trop serrés, ça donne des symptômes ou des lapsus), dans la psychose, les mots ne sont pas assez noués : il faut faire quelque chose pour qu’ils tiennent ensemble, comme un délire, ou de l’écrit. Un élève de Lacan qui a entrepris de revisiter le cas Aimée, Didier Anzieu, témoignera des confidences que lui a faites sa mère. Dans cette histoire, le transfert de Lacan sur Aimée compte autant que le transfert d’Aimée sur Lacan. Si on dit : « Elle a eu de l’intérêt pour lui », c’est à lire dans les deux sens. Comme Lacan le dira plus tard, l’amour est toujours réciproque. Beau postulat, que nous autres lecteurs avons souvent vérifié, en effet : antipathies immédiates, sympathies innées, complicités : affinités. Nous aimons ceux qui nous aiment et fuyons ceux qui nous évitent.  « Et le transfert est un amour véritable »

L’auteur- qui publie son livre ces jours-ci et va certainement obtenir avec « La Disparue de Lacan » le succès qu’il mérite- fait au passage un éloge d’Isabelle Huppert. Je l’aime beaucoup moi aussi, comme tout le monde, et sans doute un peu plus, car cette actrice (qui va jouer »La Cerisaie de Tchekhov dans la cour d’honneur du Palais des Papes du 5 au 16 juillet) m’a accordé jadis et naguère une interview concernant les relations hommes-femmes. Un texte sournois, pernicieux et follement libre que je relis parfois, pour le plaisir de renouer chaque fois avec l’esprit des femmes de France, qu’Isabelle Huppert incarne de toute son intelligence.

La Disparue de Lacan/Gaspard Dhellemmes/ Fayard/19 euros

Un extrait de l'ouvrage :

Le langage nous déborde et se joue de nous sans cesse

«Comment vit-on quand on a été conçu pour remplacer un mort? C’est à̀ cette place si particulière que sont nés Marguerite, puis son fils Didier. Ce ne sont pas les seuls. Des personnalités comme Camille Claudel, Vincent Van Gogh, Louis Althusser, Dali, ont été, comme eux, des «enfants de remplacement», comme on les appelle parfois. Cette question est effleurée dans la thèse de Lacan.

Une de mes amies, Sylvie, me parle régulièrement des enfants de remplacement. J’ai rencontré́ Sylvie lors d’un dîner organisé par Vanity Fair, magazine dans lequel nous écrivons tous les deux. Sylvie est une portraitiste talentueuse, qui se met en scène en Miss Marple dans des enquêtes politiques et intimes pleines de malice. En devenant plus proche d’elle, j’ai appris que ce sujet la concernait intimement. Sa propre mère était née après un grand frère décédé. Un jour qu’elle sortait de chez son psy, Sylvie m’a raconté sa drôle de séance, qui illustre à merveille cette idée très lacanienne : le langage nous déborde et se joue de nous sans cesse. Alors qu’elle évoquait ses rapports chahutes avec sa mère, qui donc avait eu à remplacer un enfant mort, son psychanalyste l’a interrompue et lui a simplement demandé : et comment vous a-t-elle appelée ? Il a fallu quelques minutes à Sylvie pour entendre « S’il vit ».

Magie de l’écriture, me voici dans le cabinet de Jacques Lacan le jour de la grande explication. Quand Didier est entré, il a refusé́ de s’allonger. Il s’est assis en face du psychanalyste. Cette fois, Lacan ne pourra se dérober. Anzieu lui raconte sa découverte avec une agressivité́ contenue. Il est furieux évidemment, mais évite de le laisser paraître. Lacan, lui, joue à celui qui avait tout prévu. Il lui dit, j’imagine, quelque chose comme : mais, mon cher, je suis ravi que vous découvriez tout cela enfin. C’est bien à̀ ça que sert la psychanalyse. Compléter des morceaux de son histoire. Réordonner les contingences passées dans le sens des nécessites à venir. Vous vous en porterez bien mieux maintenant.

Quand Anzieu lui reproche de n’avoir rien dit, Lacan a sa réponse toute prête : Croyez-moi, je vous ai rendu un grand service en ne vous disant rien sur votre mère. Il faut toujours se garder de voler une interprétation aux analysants. Retenez-le pour votre pratique future.

Que Lacan ait omis de signaler à Anzieu qu’il fut le psychiatre de sa mère n’est pas si entonnant. L’homme entretient un rapport particulier à la vérité. Au début des années 50, il a acheté́ la « Prévôté́ », une magnifique maison de campagne à Guitrancourt, près de Mantes-la-Jolie. Il s’y refugie le week-end pour travailler, y reçoit aussi parfois ses patients. Lacan adore jouer la comédie devant ses amis, se déguiser, danser, faire la fête et porter des tenues extravagantes. Il a fait aménager son bureau dans un local en baie vitrée, face au jardin. L’atelier est rempli d’œuvres d’art. La plus sublime est L’Origine du monde de Courbet, qui représente le sexe d’une femme juste après l’amour. Bizarrement, ce sexe humide de plaisir est caché́. Lacan l’a recouvert d’un cache en bois, orné d’une peinture abstraite peinte par André́ Masson.

Dans sa vie intime, Lacan a toujours enté un maitre en dissimulation. Quand il a quitté́ Malou, il a décidé́ de ne rien dire à ses trois enfants. Chaque jeudi, Lacan vient déjeuner rue Jadin, chez sa famille officielle. Mais sa famille de cœur est ailleurs, rue de Lille, avec Sylvie et Judith, sa dernière fille, dont une immense photographie en noir et blanc trône sur la cheminée du cabinet. Sibylle n’apprendra qu’à ses dix-sept ans qu’elle a une demi-sœur de presque son âge. Dans ses œuvres, Lacan est le grand théoricien de la vérité. De chacun de ses patients, il exigeait une mise à nu absolue. Soit l’exact inverse du principe d’hypocrisie bourgeoise qu’il appliquait dans sa propre vie.

Dans les semaines qui suivent, Anzieu garde pour lui sa rancœur. C’est un petit monde que celui des psychanalystes français. On ne devient pas gouverneur en se fâchant avec César (…)(…) Au moment où Anzieu s’éloigne, Lacan s’affirme en maître charismatique. Sa notoriété ne cesse de s’accroître. Depuis quelques années, il a investi le champ culturel. Il donne des interviews à Madeleine Chapsal dans L’Express. À la Calèche, son adresse préférée de la rue de Lille, il trinque au champagne rosé avec Philippe Sollers, partage du caviar avec son avocat Roland Dumas. Grâce à Françoise Giroud, il rencontre Pierre Mendès France et passe ses vacances d’été en Italie avec Gaston Defferre, qui tente de lui apprendre le ski nautique.

Copyright /Gaspard Dhellemmes/La disparue de Lacan/Fayard

A propos du livre de Jean ALLOUCH« L’Amour Lacan »

Les occurrences de l’amour chez Lacan 

« L’Amour Lacan » de Jean Allouch (Epel, 20O9) fut le thème du colloque de l’École lacanienne de psychanalyse qui eut lieu à Paris en 2011. Cet ouvrage a suscité propos et débats concernant l’ histoire des idées, la mystique, la clinique analytique et esthétique, etc. ( par Sandrine Malem -psychanalyste).

Extrait

« Le livre de Jean Allouch étonne d’abord par son aspect singulier, la blancheur immaculée de sa couverture où se détache délicatement l’ombre d’un petit Eros ailé souriant avec malice et posant sur ses lèvres un doigt qui semble dire : chut... invitation paradoxale puisque ce livre fait presque 500 pages ! Une somme savante qui se lit toutefois comme une enquête passionnante aux multiples rebonds à travers les séminaires, écrits et conférences de Jacques Lacan où Jean Allouch aura relevé, avec l’érudition et la précision qui caractérise son travail, toutes les occurrences de l’amour en les réarticulant à toutes les avancées théoriques de l’enseignement de Jacques Lacan ».

Quel est donc cet « amour Lacan », en définitive nommé du nom de celui qui en a cherché toute sa vie le sol ou le ciel sans l’avoir ainsi nommé lui-même bien entendu mais en laissant à un autre le soin d’en dégager la spécificité ? Jean Allouch le définit dès la deuxième page du prologue : « On appellera “amour Lacan” cette figure de l’amour où le caractère limité de l’expérience amoureuse s’est manifesté. Aimer ainsi vaut comme une figure inédite de l’amour. Elle mérite un nom. S’il n’y a nul au-delà de cet amour-là (l’analyse n’en est pas un), il y a, en revanche, un nouvel amour, celui qui saurait jouer pleinement le jeu de sa propre limite. Un mot, fort simple, pourrait approcher la teneur de ce jeu : aimer, c’est laisser l’autre être seul. Effectivement seul et cependant aimé. Un tel amour n’unifie pas, ne fabrique pas du “un”, n’en déplaise aux mânes d’Aristophane ; il ne permet pas davantage d’“être à deux”. Qu’advient-il donc à l’aimé ? Il est aimé, mais pas pour autant d’un amour qui porterait atteinte à sa non moins précieuse solitude. Aimé, il pourra s’éprouver non aimé. Non aimé, il pourra s’éprouver aimé. Ce qui se laisse abréger ainsi : «  il aura obtenu l’amour que l’on n’obtient pas » (p. 10). (…)Cet « amour que l’on obtient comme ne l’obtenant pas », serait-il comme une sorte d’envers de la formule lacanienne peut-être la plus connue sur l’amour : « l’amour est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » ? Un retournement du don en gain… mais sur fond de vide plutôt que de méprise. À noter qu’il y a parfois un flottement dans la formulation de Jean Allouch, entre « un amour que l’on obtient comme ne l’obtenant pas » et « un amour que l’on obtient en ne l’obtenant pas », ce qui n’est pas strictement identique : dans le premier cas, c’est un semblant, dans le second, une conséquence. Comment en est-il arrivé là ? Et à en délivrer ainsi la formule, on n’a évidemment rien dit de tout le cheminement qui conduit à cet amour dépouillé de promesses grandiloquentes, existant dans le creux d’un impouvoir, et laissant à chacun des amants une totaleliberté.: (…)« L’amour ne s’écrit que grâce à un foisonnement, à une prolifération de détours, de chicanes, d’élucubrations, de délires, de folies – pourquoi ne pas dire le mot n’est-ce pas – qui tiennent dans la vie de chacun une place énorme ». (Lacan en Italie, 30 mars 1974, cité par J. Allouch/ p. 13). Ce foisonnement, c’est aussi celui des évocations de l’amour dans les séminaires de Lacan qui, à les mettre bout à bout, constitueraient un épais dossier d’au moins 300 pages. Qui aurait pu s’en douter ?

Force est donc de constater que l’amour a occupé une place énorme dans l’enseignement de Jacques Lacan, a contrario de la haine, comme le remarque Jean Allouch, rarement mentionnée quant à elle, sauf à souligner que le néologisme crée par Lacan, « l’hainamoration », laisse entendre qu’amour et haine ne sont pas des antipodes mais qu’ils constituent ordinairement les deux versants de la même médaille, de la même passion. Toujours accompagnée du troisième larron incontournable : l’ignorance. Pourquoi donc une telle place de l’amour dans l’enseignement d’un psychanalyste ? Si ce n’est peut-être pour essayer de frayer le chemin à un nouvel amour, moins lesté de ce fatum que Lacan verse souvent au registre du « comique » ou du « tragi-comique » Jean Allouch établit un premier constat : dans les séminaires de Lacan, l’amour n’a jamais fait l’objet d’une position dogmatique et théoricienne.

Copyright Sandrine Malem, (psychanalyste) à propos de L'amour Lacan/ Jean Allouch/EPEL, 2009, 467 p/Che vuoi ? (N° 35)

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !