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Le président français, Emmanuel Macron, et le secrétaire d'État aux Affaires européennes, Clément Beaune, lors d'une visite le 29 septembre 2020.
Le président français, Emmanuel Macron, et le secrétaire d'État aux Affaires européennes, Clément Beaune, lors d'une visite le 29 septembre 2020.
©Ludovic MARIN / AFP

Bonnes feuilles

"La surprise du chef" : la politique à la carte

Joseph Macé-Scaron publie « La surprise du chef » aux éditions de l’Observatoire. Imaginez une élection présidentielle, avec ces noms rebattus, et qui seront battus. Imaginez maintenant un candidat surprise, qui ne parle que de restaurer l'autorité dans un pays rabaissé. En mettant sa plume au service de cet homme, le personnage principal de ce récit, Benjamin Strada, relate la plus surprenante des campagnes électorales. Extrait 1/2.

Joseph-Macé Scaron

Joseph Macé-Scaron

Joseph Macé-Scaron est consultant et écrivain. Ancien directeur de la rédaction du Figaro magazine et de Marianne, il est, notamment, l'auteur de La surprise du chef (2021) et Eloge du libéralisme (2020), aux éditions de L'Observatoire. 

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— Vous ne pouvez pas vous taire un instant ? demanda un homme plus ridé qu’une vieille châtaigne en nous dévisageant tous les trois d’un air soupçonneux.

Officiellement, le Comité Lafayette réservait le meilleur accueil aux racisés, aux pédés, aux femmes célibataires et aux Latinos, mais en privé, il classait strictement leurs demandes d’adhésion. Cette association était le douillet royaume de l’entre-soi. Quand les membres avaient passé en revue les personnalités susceptibles de tenir le rôle de vedette américaine pour cet événement, ils avaient songé à faire venir Richard Millet ; mais le romancier était en visite à Beyrouth pour inaugurer le nouveau mess des officiers des Forces libanaises.

Une permanente bénévole avait alors contacté, de sa propre initiative, Renaud Camus, mais le président avait tordu le nez. « Et s’il lui prenait l’idée de draguer un des mâles de notre association ? » Heureusement, l’écrivain avait eu des exigences absolument extravagantes, réclamant des draps de soie pour son king bed et un séjour d’une semaine à Key West pour consacrer un chapitre de ses Demeures d’écrivains à Hemingway. Finalement, l’association s’était rabattue sur un pasteur francophone, quoique évangéliste, pour faire le job.

 Barbe fleurie, chaussures Berluti et costume de prêt-à-porter, le révérend s’était avancé au milieu de l’assistance et, sans attendre, beugla trois fois :

— C’est un miracle !

Cela eut pour effet, évidemment, de faire cesser toutes les conversations. Il poursuivit alors :

— Oui, mes sœurs et mes frères, c’est un miracle, car Dieu est parmi nous ce soir ! Il est devant nous, il est au-dessus de nous, il est à côté de nous, il est en nous ! Alléluia ! Vous sentez combien il est présent ?

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J’observais du coin de l’œil la Banquière, excédée, qui dansait d’un pied sur l’autre et parlait à voix basse.

— Que fait-il ? demandai-je à Joubert.

— Il fait un compte rendu en direct à Xavier Bertrand.

— À… Sans blague ? Et il est écouté ?

— Nos hommes politiques, murmura le journaliste, ne connaissent rien à l’économie alors ils picorent un peu partout. Notre ami a tellement répété qu’il était incontournable et qu’il avait fait l’élection de Nicolas Sarkozy que certains à droite ont fini par le croire. Il a dû lui dire que ses informateurs l’avaient alerté sur l’importance de cette réunion.

— Je croyais qu’il était ici en vacances.

— Avec ses cinq portables allumés en permanence ? Tu plaisantes.

— Parfois, je me demande si je ne suis pas la seule personne ici à me croire en vacances, murmurai-je.

Serge-Marc Joubert et Ugo me jetèrent le même regard plein de pitié.

Le pasteur se rassit à sa place au moment où le ministre s’avança au milieu de la foule en serrant les mains, agrippant des avant-bras, s’adonnant aux selfies. Il était jeune, courtois, souriant, les yeux clairs et les cheveux roux comme un Highlander. Arrivé au milieu de l’estrade, Clément Beaune fit un signe discret à Richard puis tomba la veste. Il portait une chemise à manches courtes de chez Charvet. Il commença par quelques anecdotes sur ses collègues européens. Rien de bien méchant, mais c’était bien troussé et la salle rit puis applaudit. Et c’est sans note que Beaune partit dans un long développement sur l’Union européenne, passant sur son incapacité à résoudre la crise sanitaire, économique et sociale qui avait cloué au sol le Vieux Continent. Avec lui, le plan de relance devenait une promenade confort et le conflit du Haut-Karabakh un incident entre un poids lourd et un cycliste. Peu de chiffres, mais les rares qu’il révélait étaient choisis pour frapper les esprits. Deux ou trois génuflexions conceptuelles à l’égard de son patron à l’Élysée pour louer ses intuitions et son volontarisme politique, et l’auditoire eut l’impression que jamais personne n’avait parlé d’une manière aussi vivante et apaisée de ce grand cadavre à la renverse qu’était l’Europe. La fin de son allocution fut suivie d’un tonnerre d’applaudissements.

Puis il y eut un moment long, même interminable, durant lequel on entendit un concert de toussotements et de raclements de gorge.

Un homme de la tribu des quakers tendit, comme à regret, un micro à un autre homme de la tribu des gras. Celui-ci ne fut pas assez rapide pour le saisir, ou sa paume de main était peut-être trop humide  : le micro tomba sur la table. Un choc mat suivi d’un long sifflement.

— Désolé, souffla le maladroit.

Il s’arracha de son siège, accueilli par un maigre crépitement d’applaudissements. Tourné à demi vers le public et à demi vers l’auguste aréopage entourant le ministre, il se présenta :

— Je m’appelle Jean-Baptiste Lefebvre comme beaucoup d’entre vous le savent, je représente le consulat, mais ce n’est pas à ce titre que je suis ici devant cette assemblée. Plutôt au titre de citoyen français qui est fier de son pays, et fier du redressement accompli par Emmanuel Macron, en dépit de l’adversité, de ces crises qui secouent le monde libre.

La salle approuva de la tête. Les invités qui entouraient Jean-Baptiste gardaient le regard fixé sur la tribune, sans daigner le poser sur lui. Trois autres représentants du consulat prirent la parole en récitant d’une voix monocorde le même mantra.

Depuis combien de temps étions-nous là ? Je l’ignorais. Une heure au moins. Une de mes jambes était ankylosée à partir de la hanche. Soudain, la Banquière arracha le micro à un membre de la tribu quaker.

— Moi, je ne me présente pas. Vous me connaissez. De toute manière, ceux qui ne me connaissent pas ne seront pas intéressés par la question que je vais poser au ministre. La voici : cher Clément, ne crois-tu pas que l’ennemi principal de cette Europe que tu nous as dépeinte –  non sans talent  – comme une belle endormie, ce n’était pas la pandémie, ce n’est pas la désunion, mais c’est la ruine que l’exécutif français a créée par ce confinement généralisé absurde ?

Des sifflements accompagnèrent cette sortie. Richard chuchota quelque chose à l’oreille de deux armoires à glace aux biceps ronds comme des boules de bowling. En dépit de la foule, la paire de videurs se déplaça avec une stupéfiante rapidité comme s’ils glissaient sur le parquet.

En moins de vingt secondes, ils étaient de chaque côté de la Banquière et le saisirent chacun par un bras pour l’entraîner au fond de la salle.

— Merci, cher ami, de votre question, dit Beaune en s’adressant pourtant au reste de l’auditoire. Si vous le voulez bien, pour que vous puissiez tous vous exprimer, je vais vous demander s’il n’y a pas d’autres interventions, afin que je puisse les regrouper dans ma réponse. Je vous écoute, je suis venu pour vous, rien que pour vous…

L’échange avec la salle sembla durer une éternité car très vite le débat se recentra autour de l’essentiel, c’est-à-dire le chef de l’État. Le ministre le voyait-il souvent ? Était-il vrai qu’Emmanuel Macron avait pris du poids ? Le cuisinier de l’Élysée avait-il introduit dans le menu de nouvelles spécialités culinaires ? Comment s’appelait ce chien adorable que le couple présidentiel avait adopté dans un chenil ?

Le meeting fini, nous fîmes ensemble les vitrines de Lincoln Road. Seul Ugo était volubile, s’arrêtant, s’extasiant, condamnant les marques, les enseignes, les vêtements, avant de nous entraîner à l’intérieur d’un magasin Abercrombie qui avait la taille d’un centre commercial. Deux mannequins blonds, torse nu, grands et larges d’épaules, deltoïdes striés et abdominaux saillants, nous accueillirent avec un grand sourire doté de dents blanches et régulières. Ugo s’approcha de l’un d’eux qui portait une barbe de trois jours en s’écriant :

— Oh, un échantillon gratuit !

Il entreprit de le serrer comme s’il effectuait sur l’impétrant une prise de lutte libre non homologuée par la WWF. Le souffle coupé, le garçon devint livide, mais ne savait pas quelle attitude adopter.

Voyant un de ses vendeurs en difficulté, le chef de rayon jugea bon de voler à son secours et s’adressa à Ugo.

— Est-ce que je peux vous aider ?

Ugo prit son temps pour dévisager l’intrus qui venait ainsi de lui sauter à la jugulaire, ce qui contribua à faire monter notre tension artérielle de plusieurs crans. Pressentant un buzz possible sur les réseaux sociaux, un groupe de touristes japonais commença à faire cercle autour des protagonistes. Certains d’entre eux pointaient déjà l’objectif de leur Canon 3000.

— Oui, dit Ugo au chef de rayon, je voulais savoir si la musculature de votre employé était ou non de la contrefaçon.

— Monsieur, répondit ce dernier, je crois que vous vous trompez d’établissement.

— Je me trompe de quoi ? commença à hurler Ugo. Vous voulez dire que cet accueil de pédés, ces fringues de pédés, cette déco de pédés et ce parfum sucré pour pédés que vous déversez dans les narines de vos clients, c’est de la frime ? Quand on joue à ça, cher monsieur, dit-il en lui enfonçant l’index dans le thorax, il faut assumer jusqu’au bout. Et puis, le client est roi, pas vrai ? Là-dessus, Ugo fouilla dans la poche arrière de son jean et brandit une carte Visa Super Platinum moirée avec bandes fluo.

Où l’avait-il donc volée ?

Il advint alors ce que je devais considérer comme un des plus grands retournements de l’Histoire contemporaine, bien supérieur à la contre-offensive de Patton contre Rommel. Une double haie d’honneur, pleine de muscles et de vendeurs, se forma pour accueillir dignement Ugo. Lui ne les regardait plus. Il se tourna vers Richard et lui lança en clignant de l’œil :

— Tu vois que moi aussi je sais faire de la politique. Après tout, ce n’est pas si compliqué !

A lire aussi : un entretien de Joseph Macé-Scaron sur Atlantico : 2022, la présidentielle de tous les possibles

Extrait du livre de Joseph Macé-Scaron, « La surprise du chef, Présidentielle 2022 : tout est possible... », publié aux éditions de l’Observatoire

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