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 + 26,3 % pour le PIB gaélique : la véritable explication à la surperformance de la petite Irlande
©Reuters

Roi du pétrole

+ 26,3 % pour le PIB gaélique : la véritable explication à la surperformance de la petite Irlande

Alors que les estimations de croissance de l'Irlande pour l'année 2015 ont été révisées à la hausse ce mardi pour atteindre l'étonnant chiffre de... 26,3% (!), petite explication des raisons de cette spectaculaire augmentation de PIB.

Christopher Dembik

Christopher Dembik

Avec une double formation française et polonaise, Christopher Dembik est diplômé de Sciences-Po Paris et de l’Institut d’Economie de l’Académie des Sciences polonaise. Il a vécu cinq ans à l’étranger, en Pologne et en Israël, où il a travaillé pour la Mission Economique de l’Ambassade de France et pour une start-up financière. Il est responsable de la recherche économique pour le Groupe Saxo Bank. 

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Atlantico : Ce mardi, une révision des estimations de la croissance irlandaise indique que le PIB du pays aurait progressé de 26,3% en 2015. Comment peut-on expliquer ce chiffre très conséquent ? 

Christopher Dembik : Il est d’abord important de rappeler que tous les secteurs économiques en Irlande étaient en expansion en 2015, avec notamment une forte poussée de la construction. Toutefois, ce n’est pas le facteur premier permettant d’expliquer l’ampleur de la hausse. En fait, la croissance de plus de 26% l’an dernier est le fruit essentiellement de fusions d’inversion fiscale. Le procédé est très simple : des entreprises étrangères fusionnent avec une entreprise locale et se font ainsi domicilier en Irlande dans le but de bénéficier d’un taux d’imposition extrêmement avantageux, établi à 12,5%. Dans le même temps, le gros de leurs opérations et leur management restent dans leur pays d’origine. De telles relocalisations fiscales n’entrainent pas de réelles créations d’emplois et ont finalement assez peu d’influence sur l’économie réelle. La hausse du PIB qu’elles peuvent entraîner constitue une anomalie puisqu’on ne peut pas considérer qu’il s’agisse réellement de création nouvelle de richesse. Le phénomène était extrêmement amplifié en 2015 en Irlande puisque plusieurs multinationales ont profité cette année-là de ce mécanisme, condamnable moralement mais parfaitement légal. Parmi ces multinationales, on mentionnera en particulier le mariage entre les deux géants pharmaceutiques Pfizer, d’origine américaine, et Allergan, basé en Irlande. Cette fusion a permis à Pfizer de délocaliser son siège social à Dublin, où se trouve déjà celui d’Allergan, tout en conservant son siège opérationnel à New York. La principale raison de cette fusion : bénéficier pour Pfizer d’une fiscalité bien plus clémente.

En quoi cette hausse spectaculaire peut-elle avoir des conséquences pour le pays, notamment sur le niveau de dette sur PIB ? A l'inverse, ne s'agit-il pas également d'un signe de grande vulnérabilité de l'économie du pays, laissant penser qu'une baisse toute aussi importante pourrait également se produire ?

On aurait tort d’exagérer l’impact macroéconomique de cette forte hausse du PIB qui reste un épiphénomène du point de vue de l’évolution de long terme de courbe de croissance de l’Irlande. Il y aura évidemment une baisse significative de la dette en pourcentage du PIB mais, dans le même temps, Dublin doit s’attendre à une augmentation de sa contribution au budget européen du fait de cette forte progression. Il est peu probable qu’on assiste en 2016 à autant de relocalisations pour raison fiscale de multinationales en Irlande qu’en 2015 donc la croissance du PIB devrait renouer avec un niveau plus en accord avec les fondamentaux dès cette année. Pour l’Irlande, le seul vrai intérêt est d’avoir une hausse importante des recettes fiscales mais, clairement, les fusions d’inversion fiscale n’entraînent pas directement de créations d’emplois substantielles et ne permettent pas de stimuler le tissu économique.

Pour autant, ce n’est pas un signe de vulnérabilité de l’économie irlandaise qui est suffisamment diversifiée et possède de nombreux atouts, outre la fiscalité, pour attirer les investisseurs étrangers, comme une population active qualifiée, à moindre coût que dans de nombreux pays de la zone euro. Néanmoins, il serait trompeur de ne pas reconnaître que la fiscalité est un argument essentiel pour de nombreuses entreprises lorsqu’elles choisissent de s’implanter dans un pays. L’Irlande l’a bien compris ce qui lui permet d’avoir un avantage comparatif décisif par rapport aux autres pays européens.

L'attrait particulier qu'exerce l'Irlande sur les grandes multinationales souhaitant établir un siège en Europe est-il nécessairement une bonne chose pour l'Europe ? N'y a-t-il pas un risque de déséquilibre vis-à-vis des autres Etats ? Peut-on estimer que l'Europe a tout intérêt à voir un pays européen profiter de cette manne, plutôt que de voir les multinationales partir sur d'autres continents ?

On a tendance à condamner un peu trop vite les stratégies de dumping fiscal mises en place par certains Etats. Lorsque l’Irlande a bénéficié de l’aide européenne en pleine crise financière, les politiques européens ont tout fait pour que le pays mette un terme à sa fiscalité pour les entreprises ultra-attractive. En fait, le dumping fiscal est la manifestation de l’incapacité des autres pays, en particulier la France, à proposer une fiscalité suffisamment faible pour attirer les investisseurs étrangers. On le voit suffisamment dans les enquêtes d’opinion : la France propose un écosystème parfait mais les deux points qui freinent les investisseurs sont le manque de flexibilité du marché du travail, où on constate néanmoins une amélioration ces dernières années, et l’instabilité fiscale.

Dans un monde idéal, il faudrait que l’UE avance sur le sujet d’une harmonisation fiscale au niveau de l’impôt sur les sociétés en proposant un taux européen unique relativement faible. Cela aurait des implications importantes pour le budget de nombreux Etats mais serait bénéfique pour attirer des activités, et non pas seulement dans le cadre de fusions d’inversion fiscale, et inciterait probablement plus rapidement à une meilleure gestion des finances publiques, notamment au niveau des collectivités locales, puisque c’est l’un des gros points noirs de la France. En étant réaliste, il y a cependant assez peu de chances que les dirigeants européens trouvent un accord à ce propos alors qu’il y a, pourtant, urgence. Le Royaume-Uni est lancé depuis l’arrivée au pouvoir de David Cameron dans une stratégie de dumping fiscal qui s’est accélérée avec la perspective de Brexit. Il y a de facto un différentiel de concurrence important entre l’Irlande et le Royaume-Uni d’un côté, et une grande partie de l’Europe continentale de l’autre.

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