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Quand la Chine et la Russie s'attaquent aux eaux internationales de l’Arctique et à la Route maritime du nord
©WU HONG / POOL / AFP

Bonnes feuilles

Quand la Chine et la Russie s'attaquent aux eaux internationales de l’Arctique et à la Route maritime du nord

Imaginant une rencontre secrète entre Vladimir Poutine et Xi Jinping, François Roche nous fait entrer dans les coulisses d’un extraordinaire complot. Depuis la chute de l’URSS, Russes et Chinois, dont l’histoire commune remonte à près de quatre siècles, n’ont eu de cesse de renforcer leurs relations sur tous les plans : militaire, commercial, diplomatique. Extrait de "La danse de l'ours et du dragon" de François Roche, aux éditions François Bourin (1/2).

François Roche

François Roche

François Roche est journaliste et auteur. Il a dirigé plusieurs titres de la presse économique (La Tribune, L'Expansion).

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Comme le savait Xi, l’enjeu était de rendre praticable le passage du Nord-Est toute l’année, et pas seulement durant les quatre mois d’été, où il fallait d’ailleurs l’assistance de brise-glaces. Néanmoins, la Russie avait enregistré un beau succès en août 2017, lorsqu’un tanker chargé de gaz naturel liquéfié, le Christophe de Margerie, avait rejoint, sans l’aide de brise-glaces, la Norvège et la Corée du Sud en dix-neuf jours, traversant des glaces de plus d’un mètre d’épaisseur. Un gain de temps de 30%. «Et nous avons lancé la construction d’une quinzaine de navires du même modèle » avait annoncé fièrement le président russe.

«Je sais tout cela, cher Vladimir Vladimirovitch, mais laissez-moi exposer mes vues sur le sujet.» Xi avait commencé par rappeler que c’était un navire chinois, un porte-container baptisé Yong Shen, qui avait le premier emprunté la route maritime du nord dès 2013. Il avait appareillé du port de Dalian le 8 août, fait escale à Shanghai et Busan, avant d’atteindre Rotterdam le 11 septembre. Il avait expliqué que cette nouvelle route maritime était essentielle au développement du commerce avec l’Europe, qu’elle compléterait les installations chinoises en Asie et en Afrique en «fermant le cercle logistique chinois autour de la planète». Il savait que les experts étaient en désaccord sur le potentiel de développement de cette route, que certains doutaient qu’elle puisse jouer un rôle important dans le trafic maritime. Mais il avait pris connaissance, comme Vladimir Vladimirovitch, des dernières études sur la fonte des glaces dans l’Arctique qui ne cessait de s’accélérer, avec un nouveau record en 2017. Non seulement la couverture glaciaire se réduisait à un rythme accéléré, mais l’épaisseur de la glace aussi. Accord de Paris ou pas, le réchauffement climatique frappait d’abord les zones les plus au nord. En 2017, on avait enregistré dans l’océan Arctique des températures supérieures à la moyenne de 2,5 °C, et même davantage dans certaines zones, au point que les scientifiques parlaient d’une «vague de chaleur polaire.»

Certes, la Chine pouvait faire naviguer librement ses navires dans les eaux internationales de l’Arctique et avait elle aussi lancé son propre programme de construction de navires brise-glaces. Mais il fallait voir plus loin, avait plaidé Xi. Du temps de la guerre froide, l’Arctique avait été un enjeu stratégique majeur entre l’URSS et les États-Unis. Il allait le redevenir, du fait du développement des liaisons maritimes mais aussi des ressources qu’il recelait, dans un contexte d’animosité grandissante entre les deux pays. Il fallait donc que la Russie et la Chine, ensemble, y accroissent leur influence sans tarder. Il était essentiel d’investir dans de nouvelles infrastructures portuaires, civiles et militaires, mais aussi de relier les ports russes de l’Arctique à leur arrière-pays par des routes, des lignes de chemin de fer, des centres logistiques, grâce auxquels la Sibérie orientale et l’Extrême-Orient russe allaient connaître, dans les décennies à venir, un développement qu’avec ses seuls moyens la Fédération de Russie ne pouvait lui garantir. «Voyons grand, Vladimir Vladimirovitch. Nous avons déjà engagé des projets communs dans le cadre de la nouvelle route de la soie, et j’en suis heureux. Mais nous parlons de quoi? 20, 30 milliards de dollars? Il en faudrait dix fois plus et nous sommes prêts à en prendre plus que notre part. En échange, je vous ouvre la science et la technologie chinoises. Cela me paraît être un deal gagnant-gagnant pour nos deux pays. Faisons de la Sibérie et de l’Extrême-Orient un nouvel Eldorado, comme hier la Mandchourie, non en y organisant une émigration massive de Chinois comme vous le redoutez, mais en y créant des richesses, en exploitant son potentiel immense, en unissant ces vastes territoires par des voies de communication nouvelles.» Vladimir Vladimirovitch avait écouté ce vibrant plaidoyer sans sourciller. Le Nord… On voyait bien que Xi n’avait jamais passé un hiver à Iakoutsk, s’était-il dit, réchauffement climatique ou pas. En même temps, l’idée de rentabiliser avec l’argent chinois les gigantesques investissements que l’URSS avait consentis en Sibérie et d’accélérer la mise en valeur des richesses qu’elle recelait encore ne pouvait le laisser indifférent.

Extrait de "La danse de l'ours et du dragon" de François Roche, aux éditions François Bourin

"La danse de l'ours et du dragon" de François Roche

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