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Petite sociologie de ces parents qui refusent de faire vacciner leurs enfants
©Reuters

Les réfractaires

Petite sociologie de ces parents qui refusent de faire vacciner leurs enfants

De plus en plus de parents sont maintenant réticents à l'idée de soumettre leurs enfants à la vaccination, alors que celle-ci était perçue il n'y pas si longtemps encore comme une évidence. Étonnamment les plus sceptiques se trouvent souvent dans les classes sociales les plus éduquées.

Sauveur Boukris

Sauveur Boukris

Sauveur Boukris est médecin généraliste.

Enseignant à Paris, il participe à de nombreuses émissions de radio et de télévision sur les questions de santé. Il est l'auteur de plusieurs livres médicaux dont "Santé : la démolition programmée", aux Editions du Cherche Midi.

Il a écrit  "Médicaments génériques, la grande arnaque" aux Editions du Moment.

Son dernier livre s'intitule "La fabrique des malades" aux Editions du cherche midi.

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Frédéric  Pierru

Frédéric Pierru

Frédéric Pierru est sociologue, chargé de recherche au CNRS,au CERAPS-Université Lille 2 . Il travaille sur la réforme des systèmes de santé français et européens. Il a publié, entre autresHippocrate malade de ses réformes (Editions du Croquant – 2007), Manifeste pour une santé égalitaire et solidaire, Paris, Odile Jacob, 2011 ; L'hôpital en réanimation, Editions du Croquant, 2011 et L'hôpital en sursis. Idées reçues sur le système hospitalier, Le Cavalier Bleu, 2012 (avec Bernard Granger).

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Atlantico : On observe une méfiance de plus en plus accrue d'une partie de la population française face aux vaccins, et une étude montre qu'aux Etats-Unis, la Sillicon Valley, qui concentre le plus d'universitaires, est l'endroit où l'on pratique le moins la vaccination. Concrètement, qui sont aujourd'hui les parents qui préfèrent ne pas faire vacciner leurs enfants?

Frédéric Pierru : On ne dispose que de peut d’études de sciences sociales sur les pratiques vaccinales. Pour schématiser, la couverture vaccinale est impactée par l’interaction complexe de variables d’offre et des variables de « demande ». Les premières renvoient aux médecins et vaccinateurs, les secondes aux bénéficiaires potentiels des vaccins, aux usagers si vous voulez. Contrairement aux idées reçues, il semble que l’attitude des médecins soit la plus déterminante dans la décision de vaccination. L’autorité médicale demeure essentielle aux yeux du patient. Or, certaines études nord-américaines montrent que les médecins peuvent « rater » des occasions de vacciner des enfants qui ne sont pas à jour, par exemple parce que la santé de l’enfant ne semble pas favorable. En France, disons-le, comme on l’a vu au moment de la grippe H1N1, les médecins de premiers recours ne montrent en général pas une forte motivation en matière de couverture vaccinale. Cela est un effet dû à l’histoire et à la division du travail qui en a résulté : aux médecins libéraux le soin, à l’État la santé publique… Par ailleurs, les récentes controverses sur les effets secondaires des vaccins – je pense au Gardasil dans la prévention du col de l’utérus –, ont pu dissuader certains praticiens de s’impliquer davantage dans la couverture vaccinale. Du côté de la population, il est clair que la compliance ne peut qu’être affectée par ces mêmes controverses.

D’une façon générale, les patients évaluent de façon biaisée les risques afférents à tel ou tel produit : ils peuvent les surestimer dans un cas, les sous-estimer dans l’autre. Si vous voulez, il n’y a aucune raison a priori pour que les individus soient spontanément compliants, même s’il va de leur intérêt de se faire vacciner. Nous sommes dans une époque où les grands fléaux infectieux ont quasi-disparu, si l’on met de côté l’épidémie de SIDA. Par ailleurs, des scandales répétés, comme celui du vaccin contre l’hépatite B, jettent le trouble sur l’innocuité de produits censés protéger la santé. Enfin, le catastrophisme injustifié qui a accompagné certaines campagnes de vaccination – jouer sur les peurs pour inciter les gens à sa faire vacciner, comme dans le cas du virus H1N1 – peut au final avoir des effets contreproductifs. Il est par contre inquiétant que les catégories sociales les plus favorisées et éduquées commencent à montrer des signes de faiblesse en matière de pratiques d’immunisation, étant entendu que ce sont elles qui sont les plus enclines à opter pour des pratiques préventives. Mais être éduqué ne signifie pas être complètement rationnel, loin de là ! Cela mériterait des enquêtes sociologiques plus approfondies. Par exemple, la diffusion, dans ces catégories, d’une culture « bio » suspicieuse à l’endroit des médicaments industriels et valorisant un organisme sain car nourri et soigné « naturellement » (homéopathie), est observable. Pour ma part, j’ai une collègue qui avait décidé de ne donner aucun médicament à son nourrisson, jusqu’au jour où celui-ci est tombé gravement malade… 

Et en France, qui sont ceux qui sont les plus rétifs à faire vacciner leurs enfants ?

Sauveur Boukris : Déjà il faut faire une distinciton selon les vaccins. Les "classiques", types diphtérie, coqueluche, autrement dit ceux qui sont obligatoires depuis déjà un bon moment, génèrent assez peu d'opposition. La méfiance se tourne plutôt vers les vaccins "récents" comme l'hépatite B, les rotavirus, le cancer du col de l'utérus etc. Ceux-là souffrent d'une vraie contestation, accusés de ne pas être "naturels" et qu'il s'agit de produits extérieurs néfastes. 

Ceux qui rejettent ces vaccins feraient partie de ce que j'appellerai une population "médico-écolo". Critique sur les thérapeutiques qu'offrent la médecine, elle est souvent composée de gens avec un niveau d'éducation élevé que l'on retrouve surtout chez des fonctionnaires et des cadres moyens, du moins selon mon expérience. Les professions plus "pragmatiques", comme les ouvriers, les artisans ou les commerçants ont moins tendance à développer ces profils.

Quels sont les autres comportements qu'ont ces personnes méfiantes à faire vacciner leurs enfants, face à la médecine ?

Sauveur Boukris :Ce sont des personnes qui, pour leurs enfants ou pour elles-mêmes, recherchent souvent des "médecines alternatives". Ceux qui refusent les vaccins sont souvent aussi ceux qui craignent la prise d'antibiotiques, et qui préfèrent par exemple se tourner vers l'homéopathie. Il y a globalement une idéologie réfractaire au progrès, qui est cependant pleine de contradictions. Par exemple, ces personnes refusent le vaccin, mais n'ont souvent aucun problème avec la pilule contraceptive qui a pourtant plus de chances de provoquer des effets non désirés. Ou ce sont des personnes qui refusent les vaccins proposés, mais seraient tout à fait disposées, quand je le leur demande, à se faire vacciner contre le Sida, si un tel vaccin justement existait. C'est un signe pour moi d'un désintérêt lié à des maladies infectieuses que l'on ne voit plus dans notre pays, justement grâce au vaccin, et qui fait oublier son utilité.

Et malgré des positions altruistes affichées, ces personnes ne comprennent pas que se vacciner ou faire vacciner ses enfants, c'est se protéger soi-même, mais aussi protéger les autres en évitant de les contaminer. Le rejet des vaccins enfin s'explique aussi pour des convictions économiques : ces personnes sont souvent choquées de l'idée que des laboratoires privés puissent gagner de l'argent en produisant et en vendant des vaccins. Je suis sûr que si une autorité nationale et publique produisait les vaccins, le discours ne serait plus le même...

Est-ce une frange qui tend à s'agrandir ou les chiffres restent-ils constants?

Frédéric Pierru : Il faut quand même relativiser les phénomènes d’évitement de la vaccination. A 24 mois, 90% des enfants sont vaccinés contre la rougeole-rubéole-oreillon. 84% des enfants sont vaccinés pour le DTP, chiffre en hausse (comme pour la coqueluche, même si la couverture vaccinale demeure ici insuffisante). 70% des nourrissons sont vaccinés contre l’hépatite B, chiffre nettement en hausse là aussi. 50% des jeunes filles de 17 ans ont été vaccinées contre le papillomavirus… Bref, il convient de relativiser. Par contre pour la grippe, il y a clairement des réticences à la vaccination. Clairement, ici, le statut du vaccin joue. Les vaccins obligatoires et « anciens » (diphtérie, tétanos, polio) font partie des pratiques de routine, sont entrés dans les mœurs (encore que pour le Tétanos, il y aurait beaucoup à dire). Les vaccins recommandés pour tous (coqueluche, rougeole, rubéole, hépatite B, infection à méningocoque, etc.) bénéficient d’une légitimité moindre mais font quand même l’objet de campagnes larges et récurrentes. Les autres, recommandés dans certaines situations (grippe saisonnière, papillomavirus, hépatite A), souvent « récents », sont les plus fragiles du point de vue de leur légitimité aux yeux de la population. 

Si la vaccination recule, pourrait-on revoir apparaître des maladies que nous pensions disparues ? Quelles sont alors les méthodes utilisées pour prévenir les maladies infectieuses?

Frédéric Pierru : D’une façon générale, l’épidémie de sida a clos le fol espoir de la médecine de vaincre définitivement les périls infectieux, au moins dans les pays occidentaux. L’optimisme était de rigueur dans les années 1960 et 1970. Il ne l’est plus dans les années 1990 et 2000 : l’attente fiévreuse si j’ose dire du "big one" (le retour d’une pandémie grippale comparable à celle de la grippe espagnole de 1918), le SRAS, récemment Ebola, et plus généralement, les maladies dites émergentes, dans un monde globalisé, ont montré qu’en santé publique, rien n’était jamais acquis. Le « progrès » sanitaire n’est pas linéaire et inéluctable, loin de là. C’est un combat de tous les instants qui suppose la vigilance de l’État et l’entretien d’un système de santé performant et accessible à toutes et tous, tant sur le plan géographique (voir les déserts médicaux), que financier ou « culturel » (je pense ici à la santé des migrants). Pire, le système de santé, lorsqu’il est mal régulé, peut lui-même être à l’origine du retour des maladies infectieuses, comme le montre la montée très préoccupante de l’antibiorésistance liée à la surprescription abusive d’antibiotiques. L’ « ennemi » n’est pas seulement extérieur – un fléau venu d’un autre pays –, il est aussi « intérieur » ! La vaccination demeure une arme indispensable, irremplaçable, de la santé publique, qui, comme tout produit de santé, n’admet pas le « risque zéro ». Mais au regard de ses bénéfices, il serait  irresponsable de s’en passer. C’est aussi le rôle des médias que de rappeler cette évidence et de relativiser les accidents liés aux pratiques d’immunisation.

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