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La Bible est la matrice : l’influence de la culture chrétienne dans l’oeuvre culte de Tolkien, "Le Seigneur des anneaux"
©ROSLAN RAHMAN / AFP

Bonnes feuilles

La Bible est la matrice : l’influence de la culture chrétienne dans l’oeuvre culte de Tolkien, "Le Seigneur des anneaux"

Philippe Verdin publie "Mon Précieux ! Bonne Nouvelle en Terre du Milieu" aux éditions du Cerf. Qui sait que Tolkien a bâti son oeuvre de bout en bout sur le christianisme ? Voici les clés qui permettent de comprendre l'ambition et le succès d'une saga mystique à l'écho planétaire. Extrait 1/2.

Philippe Verdin

Philippe Verdin

Dominicain, Philippe Verdin a publié une douzaine de romans, biographies, essais dont récemment les Vermisseaux de l'évangile et Saint Pie V, le pape intempestif.

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Tolkien est un catholique converti, un homme qui vit de sa foi chrétienne. Elle respire la liturgie et la méditation des vies des saints, la lecture des grands textes de la tradition chrétienne. Il ne se force pas. C’est sa culture, c’est son être, c’est sa manière de penser et de vivre. « Quelque chose des conceptions et des “valeurs” du conteur se glisse forcément dans le conte. » Tolkien traite avec le tiers-absent, avec Dieu qui n’est jamais mentionné mais toujours là. Tolkien est un passeur : il écoute la réalité transcendante, il ne va pas se gêner pour emprunter à cette incandescence qui perfore le texte biblique. Car il sait que les mythes bibliques, les histoires chrétiennes apportent une profondeur et un écho à chaque scène qui s’en inspire. 

Quand on dit que nombreux des personnages, des événements, des thèmes du Seigneur des anneaux sont empruntés ou suggérés par la culture chrétienne, le lecteur du XXIe siècle est éberlué. Quand on ne comprend pas, quand ça nous dépasse, nous réagissons par deux réflexes : soit nous sommes saisis d’effroi, soit nous rions. C’est ainsi ce qui arrive quand Dieu se manifeste dans l’histoire des hommes, ce qui est bien entendu l’événement le plus incroyable qui puisse nous arriver : Sarah rit et Isaïe s’écrit : « Malheur à moi, je suis un homme pêcheur ! ». Un lecteur moins malin hausse les épaules. Il condescend : qu’est-ce qui me prouve que les histoires de Hobbits sont inspirées et nourries de la vie chrétienne de l’auteur ? N’a-t-il donc pas deviné, notre lecteur blasé du XXIe siècle, que le ciel rempli de mystères est un vivier pour l’écrivain ? « J’ai dit : Dieu ! et tout autour de moi s’est élargi », traduit Claudel un verset du psaume quatre. 

La Bible est la matrice 

La Bible n’est pas seulement une mine d’histoires, de figures et de leçons mais elle est la chair du texte et la matrice de tous les récits au souffle bienfaisant et à la matière nourrissante. « Je pense sans cesse à la Bible parce qu’elle m’a nourri bien plus que les autres textes archaïques », affirme l’écrivain Pierre Michon dans « La Bible est mon pays » un chapitre stupéfiant du Roi vient quand il veut. « La Bible est ma formation, mon imaginaire, mon pays. » Tolkien ne cesse de dire la même chose, dans sa correspondance où il se confie volontiers. On est bien obligé d’entendre cette confession de foi. 

Pourquoi la Bible ? Pourquoi la Parole de Dieu est-elle la matrice ? Parce que le Verbe qui se fait chair, c’est le miracle dont rêve un écrivain. La merveille. Puisque le livre se fait homme, l’homme devine qu’il peut naître du livre. Faire fructifier ses talents en se laissant modeler par le livre. Fredonner sa petite musique personnelle en trouvant la partition dans le livre. Bref, laisser l’inspiration mûrir et jaillir en lisant le livre. Celui qui se « branche » sur la Parole de Dieu, n’est pas seulement en contact avec une variété d’histoires, de héros, de thèmes dans quoi il peut puiser sans fin. Il entre aussi dans la matrice. La mère des histoires d’où naissent toutes les histoires, le canevas de toutes les aventures, le livre qui est à la source de tous les livres. Le livre qui récapitule et engendre tous les livres. « La Bible est la grandiose intrigue de l’histoire du monde, et chaque intrigue littéraire est une sorte de miniature de la grande intrigue qui joint l’Apocalypse à la Genèse », écrit Paul Ricœur. 

Ce statut fondateur de la Bible est une évidence dans la tradition anglo-saxonne. Il demeure hélas trop inconnu en France. Le maître livre de Northrop Frye, Le Grand Code, est épuisé depuis dix ans et celui de Frank Kermode, The Sense of an Ending, n’a jamais été traduit. Ce lien filial de tout texte littéraire avec la Bible est ignoré ou occulté pour deux raisons : la mauvaise connaissance de la Bible par les milieux intellectuels français depuis cent cinquante ans, depuis la fin du Romantisme ; le refus d’envisager ne serait-ce qu’au titre de supposition, comme une théorie, que le Verbe s’est fait chair, qu’il est Parole vivante. Verbe de vie, parole vivante qui peut animer, transfuser la vie dans la page de l’écrivain. Frye a montré comment la Bible était la source et le résumé de tous les mythes occidentaux. Mais si l’on veut comprendre par quel miracle la Bible engendre tous les livres, il faut accepter comme une supposition qu’elle est une Parole créatrice, la grande voix anonyme dont l’écrivain est le médiateur. Celui qui écrit à une certaine aune d’exigence est fils de « ce précipité de vérité foudroyante, de non-pensée ou plutôt de pensée se constituant dans l’instant même où elle s’énonce, de bluff et d’apparence lisse » dont parle Pierre Michon à propos de la Bible. La révélation du mystère de l’homme, la vie et la mort, la communion cosmique, le Salut, le don sont révélés dans la Bible. Le logos, qui est le sujet et l’objet de la Bible, est au commencement de toutes les histoires et le moteur de tous les récits. 

Et la fin de tous les romans, c’est la résurrection. Ce que Tolkien appelle l’eucatastrophe. Résurrection de figures dédaignées, résurrection offerte à l’auteur qui donne la vie à des personnages comme un démiurge et qui par cette création existe et revit ; résurrection par la lecture d’un texte profane qui aide à renaître, à chanter, à rêver, à l’imitation de la Parole féconde de Dieu.

La Bible est la source et le modèle de tous les livres non seulement en tant que parole vivante, ce qui a de quoi faire rêver l’écrivain, non seulement parce qu’elle est un précipité de toutes les histoires mais aussi parce qu’elle est une parole vraie. Au commencement était le Verbe, et le Verbe était la vérité et la vie. Origène, dès le IIIe siècle, tira mieux que personne le sens des histoires bibliques par des interprétations audacieuses. Il a une drôle de théorie que nous déroule le père de Lubac :

Il y a entre l’Écriture et l’âme une connaturalité. Toutes deux sont un temple où réside le Seigneur, un paradis où il se promène. Toutes deux sont une fontaine d’eau vive – et de la même eau vive. Le Logos qui est en l’une comme Parole et en l’autre comme raison. Toutes deux recèlent donc au fond de soi le même mystère. […] Si le Logos divin est planté dans chaque âme comme il est inséré dans la trame de l’Écriture, les paroles inspirées ne sont-elles pas aussi gravées, comme l’âme humaine, «à l’image du grand roi » ? […] L’âme humaine, sensible à cette parenté, aime d’instinct l’Écriture. Elle est comme une armoire où sont rangées les divines paroles. Elle est la véritable bibliothèque des Livres saints. 

Tolkien ne cesse de piocher dans cette armoire. Il en extrait des palimpsestes bizarres et de la poudre pour un feu d’artifice qui nous enchante. En bon catholique, il ne se contente pas de puiser à tire-larigot dans la Bible des figures, des thèmes, des épisodes. Il ratisse plus large. Il pioche dans tout ce qu’on appelle la Tradition, l’expérience vécue par l’Église et le Peuple de Dieu depuis deux mille ans dans la liturgie, la théologie, l’histoire. « Le Seigneur des anneaux est une œuvre fondamentalement religieuse et catholique, inconsciemment d’abord puis consciemment, quand j’en ai fait la révision. » 

Oui, Le Seigneur des anneaux est un véritable mythe chrétien, qui témoigne du mystère chrétien et emprunte à tout-va au mystère chrétien. 

Aux sceptiques, il faut d’abord montrer en quoi Le Seigneur des anneaux est un mythe, c’est-à-dire à la fois une matrice de culture et un enseignement par des histoires, ensuite comment ce mythe est chrétien. Le livre aurait été raté s’il n’avait été que transposition de l’histoire de Jésus. C’est ce que Tolkien reprochera aux Chroniques de Narnia de C. S. Lewis : le lion Aslan, c’est le lion de Juda, le Christ qui donne sa vie pour ses amis et qui ressuscite – la pierre du tombeau est renversée – après avoir subi les outrages de la Passion – comme on arrache sa barbe au Serviteur souffrant d’Isaïe, la foule ricanante tire sur sa crinière et l’humilie dans une bacchanale sardonique. Tolkien est plus subtil : 

Le mythe et le conte de fées doivent, comme tous les arts, refléter et contenir des éléments de vérité (ou d’erreur) d’ordre moral et religieux. Mais pas explicitement, pas sous la forme connue du monde réel primaire. […] Inutile de saupoudrer de religieux un récit où l’élément religieux fait corps avec l’histoire et le symbolisme. 

Pour Tolkien, c’est une question de vérité et une question de qualité littéraire. De vérité, car Aslan n’est pas Jésus et Peter n’est pas saint Pierre. Il y aurait une forme de sacrilège, ou au moins de banalisation fictionnelle de l’événement unique de la Passion et de la Résurrection du Sauveur. C’est aussi une question littéraire : si entre l’Évangile et Narnia les parallélismes sont trop soutenus, si l’allégorie est vite découverte, si le but apologétique est trop flagrant, l’aventure et la fiction perdent de leur mystère. Leur charme est éventé. « Les allusions aux plus hauts sujets sont cachées perceptibles seulement aux yeux les plus attentifs ou dissimulées sous des formes symboliques inexpliquées. » Sinon, on court le risque d’affadir ce qu’on passe son temps à essayer d’expliquer, de « n’en garder qu’une allégorie formelle ou mécanique, qui risque par-dessus le marché d’être inefficace ». Tolkien va faire comme si la Terre du Milieu ne connaissait pas le Christ, comme si les missionnaires n’avaient pas encore abordé ses rivages. Aucune allusion, au contraire : en s’appuyant sur le Silmarillion, Tolkien dote les hommes et les elfes de leurs propres divinités, les Valar, au reste peu présents, plutôt comme un arrière-plan mystérieux, des fondations, un mythe cosmogonique qui se perdent dans la nuit des temps, oubliés par tous sauf des plus anciens rois, des seigneurs elfes et des trois magiciens. Pratiquement aucune liturgie, si ce n’est le minimum lors des enterrements, puisqu’on n’est pas des chiens ; bien peu de prières, sauf dans quelques poèmes elfiques. « J’ai délibérément écrit une histoire qui se fonde bien sur des idées “religieuses” mais qui n’est pas une allégorie de ces idées, ne les mentionne pas explicitement et les prêche moins encore. » C’est pourquoi bien des critiques peu perspicaces ou à la culture chrétienne atrophiée, ont ignoré cette saturation implicite du mystère chrétien dans Le Seigneur des anneaux. Il est temps de montrer en quoi le roman le plus lu dans l’histoire du monde est aussi l’une des sagas du XXe siècle les plus inspirés par la foi chrétienne, grâce à la foi fervente de son auteur.

Extrait du livre de Philippe Verdin, "Mon Précieux ! - Bonne Nouvelle en Terre du Milieu", publié aux éditions du Cerf.

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