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Pour Georges-Marc Benamou, les questions d'économie sont l'appanage de la droite.
Pour Georges-Marc Benamou, les questions d'économie sont l'appanage de la droite.
©Reuters

Angle mort

"L'économie, c'est la droite, sinon, à quoi sert-elle ?" : petit rappel à l’attention de Georges-Marc Benamou de tout ce à quoi elle peut aussi servir

Dans son dernier ouvrage, Georges-Marc Benamou attribue les questions d'économie à un prétendu ADN spécifique à la droite. Une vision qui puise ses racines dans l'histoire politique récente mais qui demeure très caricaturale.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico : Dans son livre Comédie française, Georges-Marc Benamou pour justifier son engagement dans l'équipe de Nicolas Sarkozy en 2007 écrit "Pour moi, la droite, c'est l'économie, cette compétence est supposée être sa qualité première, et, au fond [...] le seul motif rationnel de mon engagement." Cette vision, parfois partagée par une partie de la population, est-elle réductrice ? Qu'est-ce qui définit la droite en France à part son intérêt marqué pour les questions économiques ?

Christophe Bouillaud : La conviction de Georges-Marc Benamou me parait plutôt amusante : bien malin serait celui qui pourrait prouver par a+b que la droite, quand elle a été au pouvoir depuis les années 1980, aurait vraiment mieux géré le pays que la gauche. En tout cas, les alternances successives depuis 1981 tendraient plutôt à prouver que les électeurs français ont été aussi massivement insatisfaits de la gestion économique de droite que celle de gauche.

Par ailleurs, il est vrai que la droite a été historiquement plus proche des milieux patronaux du secteur privé que ne l’a été la gauche, tout au moins jusqu’aux années 1980, et qu’elle a donc été créditée par ces milieux et leurs relais dans l’opinion publique d’une plus grande compétence économique que la gauche, qui, elle, fut historiquement proche des syndicats et du mouvement ouvrier. Cependant, il serait très réducteur de limiter la droite à son seul intérêt pour les questions économiques vues par le prisme patronal du secteur privé, en effet en France comme ailleurs en Europe d’ailleurs, la droite rassemble des intérêts divers : le plus important historiquement en France fut l’intérêt catholique. Cette défense du catholicisme s’exprime par exemple par la défense de l’ "école libre" jadis, et aujourd’hui, par la réticence d’une grande partie de la droite à accorder des droits égaux en matière familiale aux homosexuels, pour ne pas parler de l’égalité des droits reproductifs. Un autre intérêt que la droite a pu défendre, c’est celui de la Nation, de la grandeur de la France – c’est la filiation bonapartiste-gaulliste. Il y aussi pour finir l’intérêt pour l’ordre public et la sécurité - très développé à droite depuis les années 1970 avec les lois Peyrefitte, ou encore celui pour la défense des vrais Français contre les étrangers vus comme des envahisseurs, thème qui date au moins des années 1890. Bref, la droite ne peut se réduire à son seul intérêt pour les questions économiques, ni encore moins pour une vision strictement libérale de l’économie. La domination d’une pensée strictement néo-libérale à droite en matière d’économie est en fait plutôt récente : elle date des années 1970-80, et, même encore aujourd’hui, une partie de la droite (comme Dominique de Villepin quand il fut Premier Ministre ou Nicolas Sarkozy comme Ministre de l’Economie puis comme Président de la République) pense que l’Etat stratège peut avoir un rôle à jouer en matière de politique économique – idée "colbertiste", bien sûr gaulliste-pompidolienne, mais aussi socialiste à la Mitterrand.

Pourquoi cette idée d'une supériorité de la compétence de la droite en économie est-elle aussi forte, y compris parfois chez les gens de gauche ?

Comme je l’ai dit, la droite se trouve plus proche historiquement des milieux patronaux du secteur privé (agriculteurs, artisans, commerçants, petits et grands entrepreneurs). Ceux-ci font diffuser par leurs relais d’opinion, en particulier les journalistes économiques des principaux médias leur version de la bonne gestion de l’économie. Celle-ci correspond à ce que ferait un chef d’entreprise privée s’il était à la tête du pays. Or ce dernier raisonne à la fois par analogie et pour suivre ses propres intérêts.

Si l’on identifie l’économie nationale bien gérée à la gestion réussie d’une entreprise privée, il est assez logique que la droite paraisse du coup plus compétente. Pour prendre un exemple, c’est l’analogie faite à longueur de journée entre la dette publique et la dette d’un ménage ou d’une entreprise privée, qui justifie par exemple à droite que l’on veuille réduire les budgets publics pour réduire l’endettement ou ne pas l’aggraver. Or il se trouve que cette analogie avec l’Etat est fausse sur le plan institutionnel et sur le plan des mécanismes économiques : l’Etat est "immortel" et son déficit public joue beaucoup sur la conjoncture économique générale du pays (effet multiplicateur). Cette confusion actuelle entre règles et exigences de la microéconomie (entreprises et ménages) et règles et exigences de la macroéconomie (Etat, Europe, Monde) favorise d’autant plus la droite que la gauche ne sait plus du tout opposer un discours différent sur ce plan de la macroéconomie. Depuis qu’elle a abandonné sa doctrine de la planification au début des années 1980, et qu’elle "aime l’entreprise" depuis l’époque déjà ancienne de Bernard Tapie, la gauche est aphasique sur ces questions.

Pour prendre un exemple, la gauche n’est même plus en état de rappeler à tout le monde que, si l’Etat paye pour l’éducation des enfants, ce n’est pas pour organiser aujourd’hui une garderie universelle et à coût réduit pour les parents qui travaillent, mais c’est pour former de futures personnes adultes capables de produire des richesses après-demain. Eduquer les enfants, bien si possible – ce qui constitue un autre débat -, c’est un investissement très rentable, qui justifie largement que l’Etat s’endette pour payer cette éducation. Idem pour la qualité des soins : si les gens ne meurent pas de maladie ou d’accident avant l’âge de la retraite et qu’ils ne sont pas handicapés à la suite d’une maladie ou d’un accident, ils seront capables de produire toujours de la richesse dans les années à venir (comme le savent d’ailleurs bien les assureurs d’ailleurs qui quantifient ce gain lié à une vie sauvée). C’est ce qu’on appelle aussi la logique de "l’investissement social", mais la gauche, en particulier le PS, semble incapable de parler fortement et clairement de ces sujets.

Dix ans de droite dans les années 2000 ont amené assez peu de positionnements sociaux/sociétaux nets, la droite se cantonnant surtout aux questions économiques. Pourquoi ? Cela ne va-t-il pas dans le sens de ceux qui réduisent la droite à son aspect économique ?

Il faut faire attention que dans les affaires "sociétales", la droite à cause de sa matrice catholique se trouve toujours depuis un siècle au moins sur la défensive. La gauche fait les grandes réformes, ou pousse à les faire : de la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905 au Pacs dans les années 1990, en passant par  la légalisation de l’avortement dans les années 1970, ce sont toujours des groupes d’intérêts liés à la gauche qui poussent à faire des réformes pour que le droit s’adapte aux évolutions sociales. Au cours du XXème siècle, la droite n’a fait de grandes réformes dans ce secteur de l’action publique que quand l’opposition de gauche se trouvait être très forte dans le pays et qu’il fallait lâcher du lest, c’est le cas en particulier sous le septennat de Valéry Giscard d’Estaing. Par contre, sur les questions "sociales" proprement dites, il n’est pas sûr par ailleurs que la mise en place du RSA sous la mandature de N. Sarkozy ne puisse pas être vue comme une grande réforme. De fait, elle constituait un pas vers une vision différente de la place respective du travail et de l’aide sociale pour les moins qualifiés. La "fin de l’assistanat" comme a dit N. Sarkozy pour vendre cette réforme.

Par ailleurs, il faut bien rappeler que, depuis les années 2000, les dirigeants français pensent en termes de contraintes financières sur le budget de l’Etat, de ce fait, il n’est pas possible d’ouvrir vraiment de nouveaux droits sociaux aux individus. Le dossier de la "dépendance" est typique de cette attitude : la droite n’a sans doute aucune réticence à aider les personnes âgées dépendantes, c’est même sans doute une demande forte de son électorat âgé, mais elle ne sait pas plus que la gauche où trouver les financements de ce besoin social de plus en plus important, du coup, le dossier reste en suspens et à moitié traité. La droite risque de s’enfermer dans l’économie à la petite semaine parce qu’elle croit trop que la seule chose importante aujourd’hui est de ne pas endetter l’Etat. C’est un mantra simple, mais qui peut finir par limiter le champ de vision.

Une droite proposant de nouvelles valeurs de société (plus "traditionnaliste") se fait vraiment entendre depuis que la gauche est au pouvoir. Le positionnement social de la droite va-t-il revenir en force ? Va-t-il même dépasser l'image "économique" de la droite ?

Pour ce qui est de la montée en puissance d’une réaction traditionnaliste face aux évolutions de la société, c’est un aspect normal du fait que la gauche se trouve au pouvoir. Malgré tout, ces milieux traditionnalistes, quoique très actifs, ne représentent sans doute pas l’avenir de l’opinion publique. Sur le long terme, leurs valeurs sont en déclin dans une société de plus en plus laïcisée, prosaïque, et tolérante. Je doute que sur des questions de valeurs de ce type, la droite se positionne fortement en 2017. Par contre, il est probable que la concurrence du FN l’obligera à tenir un discours martial sur la loi et l’ordre, l’immigration, la nationalité, l’espace Schengen, voire même le statut de l’Islam en France. Ce sont des thèmes bien plus porteurs auprès de tous les électeurs de droite que la morale traditionnelle dont la mise en avant risque d’être contradictoire avec la vie réelle d’une bonne part des électeurs de droite. Même l’Eglise catholique se demande publiquement que faire des divorcés remariés civilement…

Par contre, sur les questions sociales, la droite va se trouver face à un dilemme : soit, première option, elle joue la carte de l’austérité radicale, comme semble vouloir le faire François Fillon, et il va bien falloir dire exactement, si possible avant l’élection présidentielle, là où les protections sociales vont être coupées, et, si on dit vraiment la vérité, on risque de ne plus avoir beaucoup d’électeurs, parce que ces coupes à faire signifient de vraies baisses du niveau de vie ou des vies plus difficiles et compliquées pour énormément de gens. Rappelons que 30% des revenus des Français sont actuellement des revenus de transfert (retraites, aides sociales, etc.)  La simple réduction de quelques mois de la durée du "congé parental" par la gauche sous prétexte de parité des sexes fait déjà hurler, or, en bonne logique comptable d’un Etat prétendument en faillite, il faudrait tout simplement supprimer cet avantage ou le réduire au strict minimum nécessaire au bon rétablissement de la mère après l’accouchement. Soit, seconde option, la droite décide de mentir en cachant ses plans de réduction des avantages sociaux, et même de proposer quelques sucreries aux électeurs pour leur faire oublier l’austérité à venir, et elle risque une fois arrivée au pouvoir de devoir affronter tous les mécontents qui auront crû que cela n’allait pas être aussi terrible que cela, y compris ses propres électeurs. La vraie question au fond, c’est : peut-on être majoritaire en France à une élection présidentielle en expliquant aux électeurs que leur niveau de vie doit baisser pour sauver ce qui reste à sauver ? Le discours du retour à meilleure fortune ne sera pas cru, les gens ne verront que la baisse immédiate et conçue comme définitive de leur niveau de vie, et ils n’en voudront pas – avec raison d’ailleurs. La tentation de mentir sera grande. 

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