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Azerbaïdjan drapeau Arménie Haut-Karabakh
©TOFIK BABAYEV / AFP

Azerbaïdjan

Khodjaly, 29 ans après : et si la France rééquilibrait sa position en reconnaissant le massacre de 1992 ?

L'Azerbaïdjan a été profondément marqué par le traumatisme du village de Khodjaly.

Sébastien  Boussois

Sébastien Boussois

Sébastien Boussois est Docteur en sciences politiques, chercheur Moyen-Docteur en sciences politiques, chercheur Moyen-Orient relations euro-arabes/ terrorisme et radicalisation, enseignant en relations internationales, collaborateur scientifique du CECID (Université Libre de Bruxelles), de l'OMAN (UQAM Montréal) et consultant de SAVE BELGIUM (Society Against Violent Extremism). Il est l'auteur de Pays du Golfe les dessous d’une crise mondiale (Armand Colin, 2019), de Sauver la mer Morte, un enjeu pour la paix au Proche-Orient ? (Armand Colin) et Daech, la suite (éditions de l'Aube).

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C’est probablement dans la nuit du 25 au 26 février 1992 que l’Azerbaïdjan a été confronté à l’une des pages les plus noires de son histoire récente. Le pays était fraîchement indépendant comme son voisin arménien, mais les tensions nationalistes ont donné des ailes à Erevan pour entamer la conquête de ce que l’Arménie considérait comme sienne : le Haut-Karabakh. Toute guerre fait des victimes, des crimes sont commis, mais le droit international issu de 1945 devrait à tout le moins prévenir les dérives, et faute de cela, comme c’est hélas souvent le cas, au mieux réparer des crimes de guerre et juger les coupables.

Après les indépendances en 1991 et tous les espoirs qu’elles suscitaient pour les populations de la région après plus de 70 ans de communisme, le début de la guerre avec l’Arménie, et les attaques des Arméniens vont conduire à l’occupation du Haut-Karabakh, et Khodjaly, un village de 7000 âmes sera littéralement détruit par les forces arméniennes dans la nuit du 25 février 1992. C’est devenu un traumatisme national pour les Azerbaïdjanais comme l’expulsion de plus de 800 000 de leurs compatriotes de ces terres prises par Erevan.

Depuis près de trente ans, ce village est devenu pour Bakou le symbole de la détermination arménienne au Karabakh : 613 hommes, femmes, enfants, ont été massacrés cette nuit-là. Parmi eux : 106 femmes, 63 enfants et 70 vieillards. Fait rare dans ce type de situation : l’Arménie a reconnu ce massacre tristement célèbre désormais. Pour autant, elle a poursuivi pendant 27 ans sa politique d’occupation et continué à enfreindre le droit international, alors que le Karabakh avait été reconnu par les Nations-Unies dès 1993 comme pleinement azerbaïdjanais, à travers le vote de quatre résolutions.

Si en septembre 2020, l’Azerbaïdjan a fait le choix des armes pour libérer son territoire, la guerre étant toujours un échec, c’est parce que le groupe de Minsk, coprésidé par la Russie les États-Unis et la France, en charge de régler le conflit depuis 1992, n’est pas parvenu à appliquer le droit.

Après 44 jours de combat, Bakou a récupéré ce que le droit n’avait pu lui rendre par la voie normative. Beaucoup de sang aurait pu être épargné, des civils, des soldats, et ce dès deux côtés. A l’approche de la commémoration du massacre de Khodjaly, et alors que l’Azerbaïdjan est en position de force, après la signature du cessez-le-feu le 10 novembre dernier, il est temps pour l’ensemble des parties de panser les plaies et de penser l’avenir.

Depuis le début du conflit, Paris a eu une position clairement pro-arménienne, comme nombre de médias, rompant ainsi la posture d’équilibre qu’elle se devait d’avoir, en sa qualité de coprésidente du groupe de Minsk. Bien que le président Macron ait salué en juin 2020 l’excellence des relations entre la France et l’Azerbaïdjan, et sa longue histoire depuis la présidence Mitterrand, il a tenté d’aider au retour de la paix en recevant le président arménien en octobre dernier. Mais quid des Azerbaïdjanais ? Qui plus est, le vote au Sénat, le 25 novembre dernier, d’une résolution appelant à reconnaître le Haut-Karabakh, entendons la République d’Artsakh, que personne ne reconnaît dans le monde, pas même l’Arménie, a quelque chose de surréaliste. Pourquoi ne pas dès lors reconnaître au moins le massacre de Khodjaly puisque même Erevan l’a fait en son temps ?  

Certains pays, comme la Jordanie, la Colombie, l’Indonésie, la moitié des Etats américains, la République tchèque, ont suivi Bakou sur ce sujet depuis des années en dénonçant ce crime, parlant de « massacres », de « crimes de masse », d’autres même de « génocide », bien que ce terme revête des motifs avant tout juridiques. Même l’Azerbaïdjan ne l’emploie plus. Même l’Union européenne a fait un pas vers la reconnaissance. Au-delà des mots, elle s’est engagée en 2012, par le biais de l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe, en dénonçant le génocide de Khodjaly par les forces armées arméniennes. Pourquoi la France devrait-elle se maintenir dans une politique de l’autruche, un tropisme qui la dessert, et la fait perdre tout crédit d’influence dans la région ? L’Azerbaïdjan fait pourtant partie du Conseil de l’Europe, de l’Organisation Internationale de la Francophonie, et un lycée français a été inauguré dans la capitale par le président François Hollande en 2014 en la présence du président Ilham Aliyev.

Emmanuel Macron, ou son successeur, devra à l’avenir faire de même, en tant que coprésident du groupe de Minsk, et veiller au mieux à faire respecter le droit international dans la région, et permettre au moins par la reconnaissance de ce drame de l’histoire de Khodjaly, à faciliter le retour au plus vite des réfugiés dans le Karabakh. Il faut de toutes parts dépasser le nationalisme, la haine du passé, permettre aux peuples de se parler, et aider Azerbaïdjanais et Arméniens à passer d’une paix de papier à une paix des cœurs au plus vite. Si la France apporte sa pierre, en toute neutralité, les victimes de Khodjaly ne seront pas totalement mortes pour rien. Ce serait ensuite l’occasion de reconnaître, ou rendre hommage, à l’ensemble des personnes qui ont perdu la vie, des deux côtés, à des fins politiques, dans ce conflit de près de 30 ans, pour au moins commencer à tirer les leçons de l’Histoire.

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