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Inégalités de patrimoine en France depuis 1800 : comment il est (re)devenu difficile de devenir riche sans être un héritier

La Banque de France vient de publier un rapport sur les inégalités de patrimoine de 1800 à 2014. Des inégalités qui sont en augmentation constante.

Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

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Atlantico : Entre 1800 et 2014, les inégalités de patrimoine en France entre les différentes couches de la population, se sont d'abord stabilisées avant de diminuer pour enfin croître à nouveau. Aujourd’hui, les inégalités remontent faiblement mais de façon continue. Comment expliquer ces différentes variations et quid de l’actuelle remontée des inégalités ? 

Michel Ruimy : Les inégalités de patrimoine en France ont fluctué depuis plus de deux siècles. 

Le XIXème siècle se caractérise par la permanence d’une forte inégalité patrimoniale et par l’inexistence d’une classe moyenne. A cette époque, les 10% d’individus les plus riches possédaient quasiment la totalité du patrimoine. Puis, avec la première guerre mondiale, les inégalités vont grandement diminuer et une classe moyenne va commencer à émerger. 

Par la suite, de manière plus précise, de 1910 jusqu’à la seconde guerre mondiale, la richesse du « Top 10 » va s’amoindrir du fait de la guerre (destruction d’une grande part du patrimoine immobilier) et de phénomènes monétaires (grande dépression des années 1930, inflation, nationalisations). Les plus fortunés voient également leur capacité d’accumulation réduite par la mise en place, en 1915, de l’impôt sur le revenu qui contraint leur capacité d’épargne, et par la progressivité de la taxation des successions, instaurée en 1901. 

La classe moyenne est également touchée par ces évènements géopolitiques et financiers, mais plus faiblement, ce qui conduit, de manière relative, à leur meilleure représentativité au sein du patrimoine national. La période, qui commence après la seconde guerre mondiale, lui permet de rattraper le « Top 10 » en termes de patrimoine. En effet, avec les « Trente glorieuses », la croissance des salaires, notamment à partir de 1968, et le tassement de la hiérarchie des rémunérations augmentent la capacité d’accumulation de la classe moyenne. 

Cependant, l’apparition d’un capitalisme financier dans les années 1980 modifie la structure des patrimoines. Pour les individus les plus fortunés, il est aujourd’hui composé majoritairement de titres financiers. Dès lors, les inégalités vont progressivement s’accroître en liaison avec le dynamisme des cours de bourse. Quant à l’immobilier, composante essentielle du patrimoine de la classe moyenne, les conséquences de la hausse de son prix sont plus contrastées : si la hausse des années 1970 et surtout celle des années 1990 expliquent l’accroissement de la valeur du patrimoine des classes moyennes, elles concourent, en revanche, à restreindre les opportunités d’accéder à la propriété, notamment pour les jeunes ménages et donc, dans une certaine mesure, à creuser les inégalités. 

Cette tendance s’est raffermie plus récemment. En effet, depuis les années 1990, les placements boursiers ont progressé, en moyenne annuelle, de 4% ans contre 3,6% pour l’immobilier, deux chiffres à comparer à une inflation de 1,6% par an. La différence entre les deux placements peut sembler minime mais, avec l’équivalent de 100 000 euros investis dans l’immobilier en 1990, la richesse d’un particulier s’établissait à 243 470 euros en 2015 contre 266 633 avec un portefeuille d’actions qui aurait de suivi la performance du CAC 40. Un écart de près de 10% !

Aujourd’hui, du fait des récentes politiques monétaires accommodantes, la richesse moyenne nette par adulte des 10% de Français les plus riches dépasse 1 million d’euros. Cette part est d’un peu moins de 200 000 euros pour les 40% d’individus qui composent la classe moyenne et de 25 000 euros pour les 50% restants. Les inégalités de patrimoine sont toujours là.

Aujourd’hui l’essentiel du patrimoine des plus fortunés n’est plus immobilier, il se matérialise sous la forme d’actifs financiers. Pourquoi le patrimoine des français a-t-il changé en général ?

Les ménages français détiennent, de nos jours, un patrimoine d’actifs réels (principalement immobiliers) et financiers, qui est le résultat de leur effort d’épargne antérieur, des transferts en capital et des effets de valorisation (évolutions des prix de l’immobilier et celle des cours de Bourse). 

De manière plus précise, les biens immobiliers, composés à 80% par la résidence principale, constituent les 2/3 environ du patrimoine des ménages. Quelques chiffres : 6 ménages sur 10 sont propriétaires de leur résidence principale ou accédants à la propriété. 1/3 des ménages propriétaires doivent rembourser des emprunts. Dans la moitié des Français les moins riches, un peu plus de 20% des ménages sont propriétaires de leur logement contre la quasi-totalité des 10% des ménages les mieux dotés. Quant à la valeur de leur patrimoine financier, 1/3 de leur richesse, dont une part importante est stockée en assurance-vie, il a fortement augmenté au regard de l’évolution de la croissance de l’économie. 

On observe ainsi que les acquisitions d’actifs réels ont résulté, en grande partie, de la structure démographique du pays mais aussi des politiques publiques d’incitation à l’accession à la propriété. Quant aux produits financiers achetés par les ménages, ils dépendent de l’aversion au risque de ces derniers et de leurs anticipations de rendement.

Cependant, plus l’on monte dans l’échelle des patrimoines, leur résidence d’habitation étant déjà acquise ou transmise par succession voire donation, la valeur du patrimoine des personnes les plus fortunées s’est progressivement gonflé, pour une grande part, d’actifs professionnels mais surtout, avec l’émergence d’un capitalisme financier, de titres financiers cotés en bourse qui se sont appréciés avec le temps. 

Ainsi, si l’on fait abstraction de l’effet de valorisation, la fin du XXème siècle a été caractérisée, dans la plupart des économies développées, par une progression régulière des actifs réels, et une progression irrégulière, mais en moyenne plus forte, des actifs financiers.

Ces inégalités de patrimoines sont générationnelles. Aujourd’hui, les jeunes préfèrent des métiers intellectuels à des métiers aux salaires plus importants. Pourquoi est-ce qu’en France, la richesse se transmet-elle majoritairement par héritage ?

C’est vrai, les héros des Français sont souvent des artistes, des écrivains, des inventeurs mais pas des entrepreneurs ! 

En fait, on pourrait résumer la situation de la manière suivante : vouloir gagner de l’argent est une bonne chose mais ce n’est pas préconisé par la société, ni choisi par la majorité de la population. Dans l’imaginaire collectif français, partir de rien, gagner vite et faire fortune reste jugé suspect voire condamnable. Dans nos représentations mentales, une place privilégiée semble être accordée à la possession de biens « visibles » au détriment de titres financiers. 

Ces plis sont anciens et perdurent encore aujourd’hui. Il existe, chez nous, un vieux fond catholique de défiance envers l’argent. Au Moyen- ge, le prêt à usure était condamné au motif que seuls les êtres vivants se reproduisent et non l’argent ! N’oublions pas qu’Aristote déjà proscrivait l’argent qui s’engendre par lui-même. 

En cela, il existe une particularité française qui consiste à accepter la richesse patrimoniale héritée (terres, châteaux, œuvres d’art…) et à être réticent envers la richesse acquise. 

Ce comportement est aux antipodes de la mentalité britannique et américaine, anglo-saxonne en général, où la réussite personnelle est valorisée et les fortunes éclatantes sont signes de « vertu ». Ceci se retrouve dans la difficulté à dévoiler ce que l’on gagne. Contrairement aux Anglo-Saxons, les Français cultivent une tradition du secret.

Enfin, si Emmanuel Macron souhaite voir des français devenir riches grâce au travail, cela est-il vraiment envisageable dans un avenir proche ? S’attend-on à une baisse des inégalités de patrimoine dans les années à venir ?

Quand Emmanuel Macron invite les jeunes Français à devenir milliardaires, il veut vanter les mérites des fondateurs de Facebook, de Tesla, de Microsoft…, fondés sur la valeur travail. Cela me fait penser à la formule de Guizot : « Enrichissez-vous par le travail, par l’épargne et la probité » ! 

Mais, entreprendre ne fait pas l’unanimité, car il existe deux France : d’un côté, celle que je pourrais qualifier issue de la « mondialisation », qui constate que son niveau de vie baisse, notamment en raison de la fiscalité et de l’autre côté, celle des Français qui se sent déclassés du fait d’un appauvrissement relatif, qui se sentent de plus en plus abandonnés, et qui estiment que la vie à l’avenir sera, pour eux, pire qu’elle n’est. Dans ces conditions, les chefs d’entreprise sont tout au plus considérés comme des hommes d’influence, pas comme des héros. Cet état de fait peut, d’ailleurs, mettre en difficulté la France dans la nouvelle « révolution technologique ». 

Dans une perspective de long terme, les facteurs clé de l’accumulation du capital ont été essentiellement, dans un contexte de mondialisation des économies, les revenus du travail et le rendement des portefeuilles d’actifs. La France a des atouts techniques, touristiques, culturels, patrimoniaux... mais la mentalité d’un grand nombre de Français est d’être « tranquille », de ne pas prendre de risques. Dans ces conditions, il ne faudra pas être surpris de la persistance des inégalités de patrimoine.

 

 

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